bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

faisait dans son visage, avec ses deux yeux incendiaires dont la flamme empêchait de voir la couleur,
comme un triangle de trois rubis! Elancée, mais robuste, majestueuse même, taillée pour être la femme

d'un colonel de cuirassiers, - son mari n'était alors chef d'escadron que dans la cavalerie légère, - elle

avait, toute grande dame qu'elle fût, la santé d'une paysanne qui boit du soleil par la peau, et elle avait

aussi l'ardeur de ce soleil bu, autant dans l'âme que dans les veines, - oui, présente et toujours prête...

Mais voici où l'étrange commençait! Cet être puissant et ingénu, cette nature purpurine et pure comme le

sang qui arrosait ses belles joues et rosait ses bras, était... le croirez-vous? maladroite aux caresses...»

Ici quelques yeux se baissèrent, mais se relevèrent, malicieux...

«Maladroite aux caresses comme elle était imprudente dans la vie, - continua Ravila, qui ne pesa pas plus
que cela sur le renseignement. - Il fallait que l'homme qu'elle aimait lui enseignât incessamment deux

choses qu'elle n'a jamais apprises, du reste... à ne pas se perdre vis-à-vis d'un monde toujours armé et

toujours implacable, et à pratiquer dans l'intimité le grand art de l'amour, qui empêche l'amour de mourir.

Elle avait cependant l'amour; mais l'art de l'amour lui manquait... C'était le contraire de tant de femmes

qui n'en ont que l'art! Or, pour comprendre et appliquer la politique du Prince, il faut être déjà Borgia.

Borgia précède Machiavel. L'un est poète; l'autre, le critique. Elle n'était nullement Borgia. C'était une

honnête femme amoureuse, naïve, malgré sa colossale beauté, comme la petite fille du dessus de porte,

qui, ayant soif, veut prendre dans sa main de l'eau de la fontaine, et qui, haletante, laisse tout tomber à

travers ses doigts, et reste confuse...

C'était presque joli, du reste, que le contraste de cette confusion et de cette gaucherie avec cette grande
femme passionnée, qui, à la voir dans le monde, eût trompé tant d'observateurs, - qui avait tout de

l'amour, même le bonheur, mais qui n'avait pas la puissance de le rendre comme on le lui donnait.

Seulement je n'étais pas alors assez contemplateur pour me contenter de ce joli d'artiste, et c'est même la

raison qui, à certains jours, la rendait inquiète, jalouse et violente, - tout ce qu'on est quand on aime, et

elle aimait! - Mais, jalousie, inquiétude, violence, tout cela mourait dans l'inépuisable bonté de son coeur,

au premier mal qu'elle voulait ou qu'elle croyait faire, maladroite à la blessure comme à la caresse!

Lionne, d'une espèce inconnue, qui s'imaginait avoir des griffes, et qui, quand elle voulait les allonger,

n'en trouvait jamais dans ses magnifiques pattes de velours. C'est avec du velours qu'elle égratignait!

- Où va-t-il en venir? - dit la comtesse de Chiffrevas à sa voisine, - car, vraiment, ce ne peut pas être là le
plus bel amour de Don Juan!

Toutes ces compliquées ne pouvaient croire à cette simplicité!

«Nous vivions donc, - dit Ravila, - dans une intimité qui avait parfois des orages, mais qui n'avait pas de
déchirements, et cette intimité n'était, dans cette ville de province qu'on appelle Paris, un mystère pour

personne... La marquise... elle était marquise...»

Il y en avait trois à cette table, et brunes de cheveux aussi. Mais elles ne cillèrent pas. Elles savaient trop
que ce n'était pas d'elles qu'il parlait... Le seul velours qu'elles eussent, à toutes les trois, était sur la lèvre

supérieure de l'une d'elles, - lèvre voluptueusement estompée, qui, pour le moment, je vous jure,

exprimait pas mal de dédain.

«... Et marquise trois fois, comme les pachas peuvent être pachas à trois queues! continua Ravila, à qui la
verve venait. La marquise était de ces femmes qui ne savent rien cacher et qui, quand elles le voudraient,

ne le pourraient pas. Sa fille même, une enfant de treize ans, malgré son innocence, ne s'apercevait que

trop du sentiment que sa mère avait pour moi. Je ne sais quel poète a demandé ce que pensent de nous les

< page précédente | 35 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.