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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

joliment en Italie, avec une femme que vous connaissez toutes et que vous avez toutes admirée...»

Ici le regard que se jetèrent en même temps, chacune à toutes les autres, ce groupe de femmes qui
aspiraient les paroles de ce vieux serpent, fut quelque chose qu'il faut avoir vu, car c'est inexprimable.

«Cette femme était bien, - continua Ravila, - tout ce que vous pouvez imaginer de plus distingué, dans
tous les sens que l'on peut donner à ce mot. Elle était jeune, riche, d'un nom superbe, belle, spirituelle,

d'une large intelligence d'artiste, et naturelle avec cela, comme on l'est dans votre monde, quand on l'est...

D'ailleurs, n'ayant, dans ce monde-là, d'autre prétention que celle de me plaire et de se dévouer; que de

me paraître la plus tendre des maîtresses et la meilleure des amies.

Je n'étais pas, je crois, le premier homme qu'elle eût aimé... Elle avait déjà aimé une fois, et ce n'était pas
son mari; mais ç'avait été vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le

coeur plus qu'il ne le remplit; qui en prépare les forces pour un autre amour qui doit toujours bientôt le

suivre; de cet amour d'essai, enfin, qui ressemble à la messe blanche que disent les jeunes prêtres pour

s'exercer à dire, sans se tromper, la vraie messe, la messe consacrée... Lorsque j'arrivai dans sa vie, elle

n'en était encore qu'à la messe blanche. C'est moi qui fus la véritable messe, et elle la dit alors avec toutes

les cérémonies de la chose et somptueusement, comme un cardinal.»

À ce mot-là, le plus joli rond de sourires tourna sur ces douze délicieuses bouches attentives, comme une
ondulation circulaire sur la surface limpide d'un lac... Ce fut rapide, mais ravissant!

«C'était vraiment un être à part! - reprit le comte. - J'ai vu rarement plus de bonté vraie, plus de pitié, plus
de sentiments excellents, jusque dans la passion qui, comme vous le savez, n'est pas toujours bonne. Je

n'ai jamais vu moins de manège, moins de pruderie et de coquetterie, ces deux choses si souvent

emmêlées dans les femmes, comme un écheveau dans lequel la griffe du chat aurait passé... Il n'y avait

point de chat en celle-ci... Elle était ce que ces diables de faiseurs de livres, qui nous empoisonnent de

leurs manières de parler, appelleraient une nature primitive, parée par la civilisation; mais elle n'en avait

que les luxes charmants, et pas une seule de ces petites corruptions qui nous paraissent encore plus

charmantes que ces luxes...»

- Était-elle brune? - interrompit tout à coup et à brûle- pourpoint la duchesse, impatientée de toute cette
métaphysique.

- Ah! vous n'y voyez pas assez clair! - dit Ravila finement. - Oui, elle était brune, brune de cheveux
jusqu'au noir le plus jais, le plus miroir d'ébène que j'aie jamais vu reluire sur la voluptueuse convexité

lustrée d'une tête de femme, mais elle était blonde de teint, - et c'est au teint et non aux cheveux qu'il faut

juger si on est brune ou blonde, - ajouta le grand observateur, qui n'avait pas étudié les femmes seulement

pour en faire des portraits. - C'était une blonde aux cheveux noirs...

Toutes les têtes blondes de cette table, qui ne l'étaient, elles, que de cheveux, firent un mouvement
imperceptible. Il était évident que pour elles l'intérêt de l'histoire diminuait déjà.

«Elle avait les cheveux de la Nuit, - reprit Ravila, - mais sur le visage de l'Aurore, car son visage
resplendissait de cette fraîcheur incarnadine, éblouissante et rare, qui avait résisté à tout dans cette vie

nocturne de Paris dont elle vivait depuis des années, et qui brûle tant de roses à la flamme de ses

candélabres. Il semblait que les siennes s'y fussent seulement embrasées, tant sur ses joues et sur ses

lèvres le carmin en était presque lumineux! Leur double éclat s'accordait bien, du reste, avec le rubis

qu'elle portait habituellement sur le front, car, dans ce temps-là, on se coiffait en ferronnière, ce qui

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