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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

Lui, il eut, ce soir-là, la volupté repue, souveraine, nonchalante, dégustatrice du confesseur de nonnes et
du sultan. Assis comme un roi - comme le maître - au milieu de la table, en face de la comtesse de

Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de pêcher ou de... péché (on n'a jamais bien su l'orthographe de la

couleur de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu d'enfer, que tant de pauvres

créatures avaient pris pour le bleu du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec génie, et qui,

à cette table, chargée de cristaux, de bougies allumées et de fleurs, étalaient, depuis le vermillon de la

rose ouverte jusqu'à l'or adouci de la grappe ambrée, toutes les nuances de la maturité.

Il n'y avait pas là de ces jeunesses vert tendre, de ces petites demoiselles qu'exécrait Byron, qui sentent la
tartelette et qui, par la tournure, ne sont encore que des épluchettes, mais tous étés splendides et

savoureux, plantureux automnes, épanouissements et plénitudes, seins éblouissants battant leur plein

majestueux au bord découvert des corsages, et, sous les camées de l'épaule nue, des bras de tout galbe,

mais surtout des bras puissants, de ces biceps de Sabines qui ont lutté avec les Romains, et qui seraient

capables de s'entrelacer, pour l'arrêter, dans les rayons de la roue du char de la vie.

J'ai parlé d'idées. Une des plus charmantes de ce souper avait été de le faire servir par des femmes de
chambre, pour qu'il ne fût pas dit que rien eût dérangé l'harmonie d'une fête dont les femmes étaient les

seules reines, puisqu'elles en faisaient les honneurs... Le seigneur Don Juan - branche de Ravila - put

donc baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et vivantes comme Rubens en met

dans ses grasses et robustes peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l'éther plus ou moins

limpide, plus ou moins troublé de tous ces coeurs. C'est qu'au fond, et malgré tout ce qui pourrait

empêcher de le croire, c'est un rude spiritualiste que Don juan! Il l'est comme le démon lui-même, qui

aime les âmes encore plus que les corps, et qui fait même cette traite-là de préférence à l'autre, le négrier

infernal!

Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-là hardies comme des pages de
la maison du Roi quand il y avait une maison du Roi et des pages, elles furent d'un étincellement d'esprit,

d'un mouvement, d'une verve et d'un brio incomparables. Elles s'y sentirent supérieures à tout ce qu'elles

avaient été dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent d'une puissance inconnue qui se dégageait du

fond d'elles-mêmes, et dont jusque-là elles ne s'étaient jamais doutées.

Le bonheur de cette découverte, la sensation des forces triplées de la vie; de plus, les influences
physiques, si décisives sur les êtres nerveux, l'éclat des lumières, l'odeur pénétrante de toutes ces fleurs

qui se pâmaient dans l'atmosphère chauffée par ces beaux corps aux effluves trop forts pour elles,

l'aiguillon des vins provocants, l'idée de ce souper qui avait justement le mérite piquant du péché que la

Napolitaine demandait à son sorbet pour le trouver exquis, la pensée enivrante de la complicité dans ce

petit crime d'un souper risqué, oui! mais qui ne versa pas vulgairement dans le souper régence; qui resta

un souper faubourg Saint-Germain et XIXe siècle, et où de tous ces adorables corsages, doublés de

coeurs qui avaient vu le feu et qui aimaient à l'agacer encore, pas une épingle ne tomba; - toutes ces

choses enfin, agissant à la fois, tendirent la harpe mystérieuse que toutes ces merveilleuses organisations

portaient en elles, aussi fort qu'elle pouvait être tendue sans se briser, et elles arrivèrent à des octaves

sublimes, à d'inexprimables diapasons... Ce dut être curieux, n'est-ce pas? Cette page inouïe de ses

Mémoires, Ravila l'écrira-t-il un jour?... C'est une question mais lui seul peut l'écrire... Comme je le dis à

la marquise Guy de Ruy, je n'étais pas à ce souper, et si j'en vais rapporter quelques détails et l'histoire

par laquelle il finit, c'est que je les tiens de Ravila lui-même, qui, fidèle à l'indiscrétion traditionnelle et

caractéristique de la race Juan, prit la peine, un soir de me les raconter.

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