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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

comte de Ravila de Ravilès...

- Quel nom!

- Un nom providentiel, Madame... Le comte de Ravila de Ravilès, qui, par parenthèse, avait toujours obéi
à la consigne de ce nom impérieux, était bien l'incarnation de tous les séducteurs dont il est parlé dans les

romans et dans l'histoire, et la marquise Guy de Ruy - une vieille mécontente, aux yeux bleus, froids et

affilés, mais moins froids que son coeur et moins affilés que son esprit, - convenait elle-même que, dans

ce temps, où la question des femmes perd chaque jour de son importance, s'il y avait quelqu'un qui pût

rappeler Don Juan, à coup sûr ce devait être lui! Malheureusement, c'était Don Juan au cinquième acte.

Le prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle tête qu'Alcibiade eût jamais eu cinquante

ans. Or, par ce côté-là encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade. Comme d'Orsay, ce

dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu'à sa dernière heure, Ravila avait eu cette

beauté particulière à la race Juan, - à cette mystérieuse race qui ne procède pas de père en fils, comme les

autres, mais qui apparaît çà et là, à de certaines distances, dans les familles de l'humanité.

C'était la vraie beauté, - la beauté insolente, joyeuse, impériale, juanesque enfin; le mot dit tout et
dispense de la description; et - avait-il fait un pacte avec le diable? - il l'avait toujours... Seulement, Dieu

retrouvait son compte; les griffes de tigre de la vie commençaient à lui rayer ce front divin, couronné des

roses de tant de lèvres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui

annoncent l'invasion prochaine des Barbares et la fin de l'Empire... Il les portait, du reste, avec

l'impassibilité de l'orgueil surexcité par la puissance; mais les femmes qui l'avaient aimé les regardaient

parfois avec mélancolie. Qui sait? elles regardaient peut-être l'heure qu'il était pour elles à ce front?

Hélas, pour elles comme pour lui, c'était l'heure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre

blanc, après lequel il n'y a plus que l'enfer, - l'enfer de la vieillesse, en attendant l'autre! Et voilà pourquoi

peut-être, avant de partager avec lui ce souper amer et suprême, elles pensèrent à lui offrir le leur et

qu'elles en firent un chef-d'oeuvre.

Oui, un chef-d'oeuvre de goût, de délicatesse, de luxe patricien, de recherche, de jolies idées; le plus
charmant, le plus délicieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus original des soupers.

Original! pensez donc! C'est ordinairement la joie, la soif de s'amuser qui donne à souper; mais ici, c'était

le souvenir, c'était le regret, c'était presque le désespoir, mais le désespoir en toilette, caché sous des

sourires ou sous des rires, et qui voulait encore cette fête ou cette folie dernière, encore cette escapade

vers la jeunesse revenue pour une heure, encore cette griserie pour qu'il en fût fait à jamais!...

Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les moeurs trembleuses de la société à laquelle
elles appartenaient, durent y éprouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son bûcher,

quand il y entassa, pour périr avec lui, ses femmes, ses esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les

opulences de sa vie. Elles, aussi, entassèrent à ce souper brûlant toutes les opulences de la leur. Elles y

apportèrent tout ce qu'elles avaient de beauté, d'esprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les

verser, en une seule fois, en ce suprême flamboiement.

L'homme devant lequel elles s'enveloppèrent et se drapèrent dans cette dernière flamme, était plus à leurs
yeux qu'aux yeux de Sardanapale toute l'Asie. Elles furent coquettes pour lui comme jamais femmes ne

le furent pour aucun homme, comme jamais femmes ne le furent pour un salon plein; et cette coquetterie,

elles l'embrasèrent de cette jalousie qu'on cache dans le monde et qu'elles n'avaient point besoin de

cacher, car elles savaient toutes que cet homme avait été à chacune d'elles, et la honte partagée n'en est

plus... C'était, parmi elles toutes, à qui graverait le plus avant son épitaphe dans son coeur.

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