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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

Quant aux femmes de ces histoires, pourquoi ne seraient-elles pas les DIABOLIQUES? N'ont-elles pas
assez de diabolisme en leur personne pour mériter ce doux nom? Diaboliques! il n'y en a pas une seule ici

qui ne le soit à quelque degré. Il n'y en a pas une seule à qui on puisse dire sérieusement le mot de «Mon

ange!» sans exagérer. Comme le Diable, qui était un ange aussi, mais qui a culbuté, - si elles sont des

anges, c'est comme lui, - la tête en bas, le... reste en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse, innocente.

Monstres même à part, elles présentent un effectif de bons sentiments et de moralité bien peu

considérable. Elles pourraient donc s'appeler aussi «les Diaboliques», sans l'avoir volé... On a voulu faire

un petit musée de ces dames, - en attendant qu'on fasse le musée, encore plus petit, des dames qui leur

font pendant et contraste dans la société, car toutes choses sont doubles! L'art a deux lobes, comme le

cerveau. La nature ressemble à ces femmes qui ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici l'oeil noir dessiné à

l'encre - à l'encre de la petite vertu.

On donnera peut-être l'oeil bleu plus tard. Après les DIABOLIQUES, les CELESTES... si on trouve du
bleu assez pur... Mais y en a-t-il?

Jules BARBEY D'AUREVILLY. Paris, 1er mai 1874.

Le rideau cramoisi

Really.

Il y a terriblement d'années, je m'en allais chasser le gibier d'eau dans les marais de l'Ouest, - et comme il
n'y avait pas alors de chemins de fer dans le pays où il me fallait voyager, je prenais la diligence de ***

qui passait à la patte d'oie du château de Rueil et qui, pour le moment, n'avait dans son coupé qu'une

seule personne. Cette personne, très remarquable à tous égards, et que je connaissais pour l'avoir

beaucoup rencontrée dans le monde, était un homme que je vous demanderai la permission d'appeler le

vicomte de Brassard. Précaution probablement inutile! Les quelques centaines de personnes qui se

nomment le monde à Paris sont bien capables de mettre ici son nom véritable... Il était environ cinq

heures du soir. Le soleil éclairait de ses feux alentis une route poudreuse, bordée de peupliers et de

prairies, sur laquelle nous nous élançâmes au galop de quatre vigoureux chevaux dont nous voyions les

croupes musclées se soulever lourdement à chaque coup de fouet du postillon, - du postillon, image de la

vie, qui fait toujours trop claquer son fouet au départ!

Le vicomte de Brassard était à cet instant de l'existence où l'on ne fait plus guère claquer le sien... Mais
c'est un de ces tempéraments dignes d'être Anglais (il a été élevé en Angleterre), qui blessés à mort, n'en

conviendraient jamais et mourraient en soutenant qu'ils vivent. On a dans le monde, et même dans les

livres, l'habitude de se moquer des prétentions à la jeunesse de ceux qui ont dépassé cet âge heureux de

l'inexpérience et de la sottise, et on a raison, quand la forme de ces prétentions est ridicule; mais quand

elle ne l'est pas, - quand, au contraire, elle est imposante comme la fierté qui ne veut pas déchoir et qui

l'inspire, je ne dis pas que cela n'est point insensé, puisque cela est inutile, mais c'est beau comme tant de

choses insensées!... Si le sentiment de la Garde qui meurt et ne se rend pas est héroïque à Waterloo, il ne

l'est pas moins en face de la vieillesse, qui n'a pas, elle, la poésie des baïonnettes pour nous frapper. Or,

pour des têtes construites d'une certaine façon militaire, ne jamais se rendre est, à propos de tout, toujours

toute la question, comme à Waterloo!

Le vicomte de Brassard, qui ne s'est pas rendu (il vit encore, et je dirai comment, plus tard, car il vaut la
peine de le savoir), le vicomte de Brassard était donc, à la minute où je montais dans la diligence de ***,

ce que le monde, féroce comme une jeune femme, appelle malhonnêtement «un vieux beau». Il est vrai

que pour qui ne se paie pas de mots ou de chiffres dans cette question d'âge, où l'on n'a jamais que celui

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