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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

de m'épargner le détail des soupers de vos coquines, si c'est une manière inventée par vous de m'en
donner des nouvelles que de me parler, ce soir de Don Juan.

- Je n'invente rien, Madame. Les coquines du souper en question, si ce sont des coquines, ne sont pas les
miennes... malheureusement...

- Assez, Monsieur!

- Permettez-moi d'être modeste. C'étaient...

- Les mille è trè?... - fit-elle, curieuse, se ravisant, presque revenue à l'amabilité.

- Oh! pas toutes, Madame... Une douzaine seulement. C'est déjà, comme cela, bien assez honnête...

- Et déshonnête aussi, - ajouta-t-elle.

- D'ailleurs, vous savez aussi bien que moi qu'il ne peut pas tenir beaucoup de monde dans le boudoir de
la comtesse de Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes; mais il est fort petit, ce boudoir...

- Comment? - se récria-t-elle, étonnée. - C'est donc dans le boudoir qu'on aura soupé?...

- Oui, Madame, c'est dans le boudoir. Et pourquoi pas? On dîne bien sur un champ de bataille. On voulait
donner un souper extraordinaire au seigneur Don Juan, et c'était plus digne de lui de le lui donner sur le

théâtre de sa gloire, là où les souvenirs fleurissent à la place des orangers. Jolie idée, tendre et

mélancolique! Ce n'était pas le bal des victimes; c'en était le souper.

- Et Don Juan? - dit-elle, comme Orgon dit «Et Tartufe?» dans la pièce.

- Don Juan a fort bien pris la chose et très bien soupé,

Lui, tout seul, devant elles!

dans la personne de quelqu'un que vous connaissez... et qui n'est pas moins que le comte
Jules-Amédée-Hector de Ravila de Ravilès.

- Lui! C'est bien, en effet, Don Juan, - dit-elle.

Et, quoiqu'elle eût passé l'âge de la rêverie, cette dévote à bec et à ongles, elle se mit à rêver au comte
Jules-Amédée-Hector, - à cet homme de race Juan, - de cette antique race Juan éternelle, à qui Dieu n'a

pas donné le monde, mais a permis au diable de le lui donner.

II

Ce que je venais de dire à la vieille, le marquis Guy de Ruy était l'exacte vérité. Il y avait trois jours à
peine qu'une douzaine de femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (qu'elles soient bien tranquilles,

je ne les nommerai pas!) lesquelles, toutes les douze, selon les douairières du commérage, avaient été du

dernier bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de Ravilès, s'étaient prises de l'idée

singulière de lui offrir à souper, - à lui seul d'homme - pour fêter... quoi? elles ne le disaient pas. C'était

hardi, qu'un tel souper; mais les femmes, lâches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une

peut- être de ce souper féminin n'aurait osé l'offrir chez elle, en tête à tête, au comte

Jules-Amédée-Hector; mais ensemble, et s'épaulant toutes, les unes par les autres, elles n'avaient pas

craint de faire la chaîne du baquet de Mesmer autour de cet homme magnétique et compromettant, le

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