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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

lendemain et de ce cadavre chez moi me galopaient avec tant de furie, que ce fut cette idée, cette
témérité, cette folie de reporter Alberte chez elle qui s'empara de moi comme l'unique moyen de sauver

l'honneur de la pauvre fille et de m'épargner la honte des reproches du père et de la mère, de me tirer

enfin de cette ignominie. Le croirez-vous? J'ai peine à le croire moi-même, quand j'y pense! J'eus la force

de prendre le cadavre d'Alberte et, le soulevant par les bras, de le charger sur mes épaules. Horrible

chape, plus lourde, allez! que celle des damnés dans l'enfer du Dante! Il faut l'avoir portée, comme moi,

cette chape d'une chair qui me faisait bouillonner le sang de désir il n'y avait qu'une heure, et qui

maintenant me transissait!... Il faut l'avoir portée pour bien savoir ce que c'était! J'ouvris ma porte ainsi

chargé et, pieds nus comme elle, pour faire moins de bruit, je m'enfonçai dans le corridor qui conduisait à

la chambre de ses parents, et dont la porte était au fond, m'arrêtant à chaque pas sur mes jambes

défaillantes pour écouter le silence de la maison dans la nuit, que je n'entendais plus, à cause des

battements de mon coeur! Ce fut long. Rien ne bougeait... Un pas suivait un pas... Seulement, quand

j'arrivai tout contre la terrible porte de la chambre de ses parents, - qu'il me fallait franchir et qu'elle

n'avait pas, en venant, entièrement fermée pour la retrouver entr'ouverte au retour, et que j'entendis les

deux respirations longues et tranquilles de ces deux pauvres vieux qui dormaient dans toute la confiance

de la vie, je n'osai plus!... Je n'osai plus passer ce seuil noir et béant dans les ténèbres... Je reculai; je

m'enfuis presque avec mon fardeau! Je rentrai chez moi de plus en plus épouvanté. Je replaçai le corps

d'Alberte sur le canapé, et je recommençai, accroupi sur les genoux auprès d'elle, les suppliciantes

questions: "Que faire? que devenir?..." Dans l'écroulement qui se faisait en moi, l'idée insensée et atroce

de jeter le corps de cette belle fille, ma maîtresse de six mois! par la fenêtre, me sillonna l'esprit.

Méprisez-moi! J'ouvris la fenêtre... j'écartai le rideau que vous voyez là... et je regardai dans le trou

d'ombre au fond duquel était la rue, car il faisait très sombre cette nuit-là. On ne voyait point le pavé. "On

croira à un suicide", pensai-je, et je repris Alberte, et je la soulevai... Mais voilà qu'un éclair de bon sens

croisa la folie! "D'où se sera-t-elle tuée? D'où sera-t-elle tombée si on la trouve sous ma fenêtre

demain?..." me demandai-je. L'impossibilité de ce que je voulais faire me souffleta! J'allai refermer la

fenêtre, qui grinça dans son espagnolette. Je retirai le rideau de la fenêtre, plus mort que vif de tous les

bruits que je faisais. D'ailleurs, par la fenêtre, - sur l'escalier, - dans le corridor, - partout où je pouvais

laisser ou jeter le cadavre, éternellement accusateur, la profanation était inutile. L'examen du cadavre

révélerait tout, et l'oeil d'une mère, si cruellement avertie, verrait tout ce que le médecin ou le juge

voudrait lui cacher... Ce que j'éprouvais était insupportable, et l'idée d'en finir d'un coup de pistolet, en

l'état lâche de mon âme démoralisée (un mot de l'Empereur que plus tard j'ai compris!), me traversa en

regardant luire mes armes contre le mur de ma chambre. Mais que voulez-vous?... Je serai franc: j'avais

dix-sept ans, et j'aimais... mon épée. C'est par goût et sentiment de race que j'étais soldat. Je n'avais

jamais vu le feu, et je voulais le voir. J'avais l'ambition militaire. Au régiment nous plaisantions de

Werther, un héros du temps, qui nous faisait pitié, à nous autres officiers! La pensée qui m'empêcha de

me soustraire, en me tuant, à l'ignoble peur qui me tenait toujours, me conduisit à une autre qui me parut

le salut même dans l'impasse où je me tordais! "Si j'allais trouver le colonel?" me dis-je. - Le colonel

c'est la paternité militaire, - et je m'habillai comme on s'habille quand bat la générale, dans une surprise...

Je pris mes pistolets par une précaution de soldat. Qui savait ce qui pourrait arriver?... J'embrassai une

dernière fois, avec le sentiment qu'on a à dix-sept ans, - et on est toujours sentimental à dix-sept ans, - la

bouche muette, et qui l'avait été toujours, de cette belle Alberte trépassée, et qui me comblait depuis six

mois de ses plus enivrantes faveurs... Je descendis sur la pointe des pieds l'escalier de cette maison où je

laissais la mort... Haletant comme un homme qui se sauve, je mis une heure (il me sembla que j'y mettais

une heure!) à déverrouiller la porte de la rue et à tourner la grosse clé dans son énorme serrure, et après

l'avoir refermée avec les précautions d'un voleur, je m'encourus, comme un fuyard, chez mon colonel.

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