bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

serraient et grinçaient à briser leur émail au moindre baiser appliqué brusquement sur son cou et traîné
longuement sur ses épaules, laisseraient, en s'entr'ouvrant, passer son souffle. Mais ni les yeux ne

revinrent, ni les dents ne se desserrèrent... Le froid des pieds d'Alberte était monté jusque dans ses lèvres

et sous les miennes... Quand je sentis cet horrible froid, je me dressai à mi- corps pour mieux la regarder;

je m'arrachai en sursaut de ses bras, dont l'un tomba sur elle et l'autre pendit à terre, du canapé sur lequel

elle était couchée. Effaré, mais lucide encore, je lui mis la main sur le coeur... Il n'y avait rien! rien au

pouls, rien aux tempes, rien aux artères carotides, rien nulle part... que la mort qui était partout, et déjà

avec son épouvantable rigidité!

J'étais sûr de la mort... et je ne voulais pas y croire! La tête humaine a de ces volontés stupides contre la
clarté même de l'évidence et du destin. Alberte était morte. De quoi?... Je ne savais. Je n'étais pas

médecin. Mais elle était morte; et quoique je visse avec la clarté du jour de midi que ce que je pourrais

faire était inutile, je fis pourtant tout ce qui me semblait si désespérément inutile. Dans mon néant absolu

de tout, de connaissances, d'instruments, de ressources, je lui vidais sur le front tous les flacons de ma

toilette. Je lui frappais résolument dans les mains, au risque d'éveiller le bruit, dans cette maison où le

moindre bruit nous faisait trembler. J'avais ouï dire à un de mes oncles, chef d'escadron au 4e dragons,

qu'il avait un jour sauvé un de ses amis d'une apoplexie en le saignant vite avec une de ces flammes dont

on se sert pour saigner les chevaux. J'avais des armes plein ma chambre. Je pris un poignard, et j'en

labourai le bras d'Alberte à la saignée. Je massacrai ce bras splendide d'où le sang ne coula même pas.

Quelques gouttes s'y coagulèrent. Il était figé. Ni baisers, ni succions, ni morsures ne purent galvaniser ce

cadavre raidi, devenu cadavre sous mes lèvres. Ne sachant plus ce que je faisais, je finis par m'étendre

dessus, le moyen qu'emploient (disent les vieilles histoires) les Thaumaturges ressusciteurs, n'espérant

pas y réchauffer la vie, mais agissant comme si je l'espérais! Et ce fut sur ce corps glacé qu'une idée, qui

ne s'était pas dégagée du chaos dans lequel la bouleversante mort subite d'Alberte m'avait jeté, m'apparut

nettement... et que j'eus peur!

Oh!... mais une peur... une peur immense! Alberte était morte chez moi, et sa mort disait tout. Qu'allais-je
devenir? Que fallait-il faire?... À cette pensée, je sentis la main, la main physique de cette peur hideuse,

dans mes cheveux qui devinrent des aiguilles! Ma colonne vertébrale se fondit en une fange glacée, et je

voulus lutter - mais en vain - contre cette déshonorante sensation... Je me dis qu'il fallait avoir du

sang-froid... que j'étais un homme après tout... que j'étais militaire. Je me mis la tête dans mes mains, et

quand le cerveau me tournait dans le crâne, je m'efforçai de raisonner la situation horrible dans laquelle

j'étais pris... et d'arrêter, pour les fixer et les examiner, toutes les idées qui me fouettaient le cerveau

comme une toupie cruelle, et qui toutes allaient, à chaque tour, se heurter à ce cadavre qui était chez moi,

à ce corps inanimé d'Alberte qui ne pouvait plus regagner sa chambre, et que sa mère devait retrouver le

lendemain dans la chambre de l'officier, morte et déshonorée! L'idée de cette mère, à laquelle j'avais

peut-être tué sa fille en la déshonorant, me pesait plus sur le coeur que le cadavre même d'Alberte... On

ne pouvait pas cacher la mort; mais le déshonneur, prouvé par le cadavre chez moi, n'y avait-il pas

moyen de le cacher?... C'était la question que je me faisais, le point fixe que je regardais dans ma tête.

Difficulté grandissant à mesure que je la regardais, et qui prenait les proportions d'une impossibilité

absolue. Hallucination effroyable! par moments le cadavre d'Alberte me semblait emplir toute ma

chambre et ne pouvoir plus en sortir. Ah! si la sienne n'avait pas été placée derrière l'appartement de ses

parents, je l'aurais, à tout risque, reportée dans son lit! Mais pouvais-je faire, moi, avec son corps mort

dans mes bras, ce qu'elle faisait, elle, déjà si imprudemment, vivante, et m'aventurer ainsi à traverser une

chambre que je ne connaissais pas, où je n'étais jamais entré, et où reposaient endormis du sommeil léger

des vieillards le père et la mère de la malheureuse?... Et cependant, l'état de ma tête était tel, la peur du

< page précédente | 25 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.