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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

nos transports, l'épouvantable situation qu'elle nous faisait à tous les deux. Au sein de ce bonheur qu'elle
venait chercher et m'offrir, elle était alors comme stupéfiée de l'acte qu'elle accomplissait d'une volonté

pourtant si ferme, avec un acharnement si obstiné. Je ne m'en étonnai pas. Je l'étais bien, moi, stupéfié!

J'avais bien, sans le lui dire et sans le lui montrer, la plus effroyable anxiété dans le coeur, pendant qu'elle

me pressait à m'étouffer sur le sien. J'écoutais, à travers ses soupirs, à travers ses baisers, à travers le

terrifiant silence qui pesait sur cette maison endormie et confiante, une chose horrible: c'est si sa mère ne

s'éveillait pas, si son père ne se levait pas! Et jusque par- dessus son épaule, je regardais derrière elle si

cette porte, dont elle n'avait pas ôté la clé, par peur du bruit qu'elle pouvait faire, n'allait pas s'ouvrir de

nouveau et me montrer, pâles et indignées, ces deux têtes de Méduse, ces deux vieillards, que nous

trompions avec une lâcheté si hardie, surgir tout à coup dans la nuit, images de l'hospitalité violée et de la

Justice! Jusqu'à ces voluptueux craquements du maroquin bleu, qui m'avaient sonné la diane de l'Amour,

me faisaient tressaillir d'épouvante... Mon coeur battait contre le sien, qui semblait me répercuter ses

battements... C'était enivrant et dégrisant tout à la fois, mais c'était terrible! Je me fis à tout cela plus tard.

À force de renouveler impunément cette imprudence sans nom, je devins tranquille dans cette

imprudence. À force de vivre dans ce danger d'être surpris, je me blasai. Je n'y pensai plus. Je ne pensai

plus qu'à être heureux. Dès cette première nuit formidable, qui aurait dû l'épouvanter des autres, elle avait

décidé qu'elle viendrait chez moi de deux nuits en deux nuits, puisque je ne pouvais aller chez elle, - sa

chambre de jeune fille n'ayant d'autre issue que dans l'appartement de ses parents, - et elle y vint

régulièrement toutes les deux nuits; mais jamais elle ne perdit la sensation, - la stupeur de la première

fois! Le temps ne produisit pas sur elle l'effet qu'il produisit sur moi. Elle ne se bronza pas au danger,

affronté chaque nuit. Toujours elle restait, et jusque sur mon coeur, silencieuse, me parlant à peine avec

la voix, car, d'ailleurs, vous vous doutez bien qu'elle était éloquente; et lorsque plus tard le calme me prit,

moi, à force de danger affronté et de réussite, et que je lui parlai, comme on parle à sa maîtresse, de ce

qu'il y avait déjà de passé entre nous, - de cette froideur inexplicable et démentie, puisque je la tenais

dans mes bras, et qui avait succédé à ses premières audaces; quand je lui adressai enfin tous ces pourquoi

insatiables de l'amour, qui n'est peut-être au fond qu'une curiosité, elle ne me répondit jamais que par de

longues étreintes. Sa bouche triste demeurait muette de tout... excepté de baisers! Il y a des femmes qui

vous disent: «Je me perds pour vous»; il y en a d'autres qui vous disent: «Tu vas bien me mépriser»; et ce

sont là des manières différentes d'exprimer la fatalité de l'amour. Mais elle, non! Elle ne disait mot...

Chose étrange! Plus étrange personne! Elle me produisait l'effet d'un épais et dur couvercle de marbre qui

brûlait, chauffé par en dessous... Je croyais qu'il arriverait un moment où le marbre se fendrait enfin sous

la chaleur brûlante, mais le marbre ne perdit jamais sa rigide densité. Les nuits qu'elle venait, elle n'avait

ni plus d'abandon, ni plus de paroles, et, je me permettrai ce mot ecclésiastique, elle fut toujours aussi

difficile à confesser que la première nuit qu'elle était venue. Je n'en tirai pas davantage... Tout au plus un

monosyllabe arraché, d'obsession, à ces belles lèvres dont je raffolais d'autant plus que je les avais vues

plus froides et plus indifférentes pendant la journée, et, encore, un monosyllabe qui ne faisait pas grande

lumière sur la nature de cette fille, qui me paraissait plus sphinx, à elle seule, que tous les Sphinx dont

l'image se multipliait autour de moi, dans cet appartement Empire.

- Mais, capitaine, interrompis-je encore, - il y eut pourtant une fin à tout cela? Vous êtes un homme fort,
et tous les Sphinx sont des animaux fabuleux. Il n'y en a point dans la vie, et vous finîtes bien par

trouver, que diable! ce qu'elle avait dans son giron, cette commère-là!

- Une fin! Oui, il y eut une fin, - fit le vicomte de Brassard en baissant brusquement la vitre du coupé,
comme si la respiration avait manqué à sa monumentale poitrine et qu'il eût besoin d'air pour achever ce

qu'il avait à raconter. - Mais le giron, comme vous dites, de cette singulière fille n'en fut pas plus ouvert

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