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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

c'est la tête en bas, le reste... en haut! Pas une ici qui soit pure, vertueuse, innocente. Monstres même à
part, elles présentent un effectif de bons sentiments et de moralité bien peu considérable. Elles pourraient

donc s'appeler Diaboliques sans l'avoir volé. On a voulu faire un petit Musée de ces Dames, en attendant

qu'on fasse le Musée, encore plus petit, des Dames qui leur font pendant et contraste dans la société, car

toutes choses sont doubles. L'Art a deux lobes, comme le cerveau. La Nature ressemble à ces femmes qui

ont un oeil bleu et un oeil noir. Voici l'oeil noir, dessiné à l'encre... de la PETITE VERTU. Oh! de la plus

petite qu'on ait pu trouver!

On donnera peut-être l'oeil bleu, plus tard, si on trouve du bleu assez, pur. Mais y en a-t-il?

En ce cas-là, après les DIABOLIQUES viendraient les CELESTES.

Fin de 1870. Décembre. J. B. d'A.

Préface de la première édition

Voici les six premières!

Si le public y mord, et les trouve à son goût, on publiera prochainement les six autres; car elles sont
douze, comme une douzaine de pêches, - ces pécheresses!

Bien entendu qu'avec leur titre de Diaboliques, elles n'ont pas la prétention d'être un livre de prières ou
d'Imitation chrétienne... Elles ont pourtant été écrites par un moraliste chrétien, mais qui se pique

d'observation vraie, quoique très hardie, et qui croit - c'est sa poétique, à lui - que les peintres puissants

peuvent tout peindre et que leur peinture est toujours assez morale quand elle est tragique et qu'elle

donne l'horreur des choses qu'elle retrace. Il n'y a d'immoral que les Impassibles et les Ricaneurs. Or,

l'auteur de ceci, qui croit au Diable et à ses influences dans le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux

âmes pures que pour les en épouvanter.

Quand on aura lu ces Diaboliques, je ne crois pas qu'il y ait personne en disposition de les recommencer
en fait, et toute la moralité d'un livre est là...

Cela dit pour l'honneur de la chose, une autre question. Pourquoi l'auteur a-t-il donné à ces petites
tragédies de plain-pied ce nom bien sonore - peut-être trop - de Diaboliques?... Est-ce pour les histoires

elles-mêmes qui sont ici? ou pour les femmes de ces histoires?...

Ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n'en a été inventé. On n'en a pas nommé les
personnages: voilà tout! On les a masqués, et on a démarqué leur linge. «L'alphabet m'appartient», disait

Casanova, quand on lui reprochait de ne pas porter son nom. L'alphabet des romanciers, c'est la vie de

tous ceux qui eurent des passions et des aventures, et il ne s'agit que de combiner, avec la discrétion d'un

art profond, les lettres de cet alphabet- là. D'ailleurs, malgré le vif de ces histoires à précautions

nécessaires, il y aura certainement des têtes vives, montées par ce titre de Diaboliques, qui ne les

trouveront pas aussi diaboliques qu'elles ont l'air de s'en vanter. Elles s'attendront à des inventions, à des

complications, à des recherches, à des raffinements, à tout le tremblement du mélodrame moderne, qui se

fourre partout, même dans le roman. Elles se tromperont, ces âmes charmantes!... Les Diaboliques ne

sont pas des diableries: ce sont des Diaboliques, - des histoires réelles de ce temps de progrès et d'une

civilisation si délicieuse et si divine, que, quand on s'avise de les écrire, il semble toujours que ce soit le

Diable qui ait dicté!... Le Diable est comme Dieu. Le Manichéisme, qui fut la source des grandes hérésies

du Moyen Age, le Manichéisme n'est pas si bête. Malebranche disait que Dieu se reconnaissait, à

l'emploi des moyens les plus simples. Le Diable aussi.

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