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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

mais au moment où elle la quitta, son pied, aussi expressif que sa main, s'appuya avec le même aplomb,
la même passion, la même souveraineté, sur mon pied, et y resta tout le temps que dura ce dîner trop

court, lequel me donna la sensation d'un de ces bains insupportablement brûlants d'abord, mais auxquels

on s'accoutume, et dans lesquels on finit par se trouver si bien, qu'on croirait volontiers qu'un jour les

damnés pourraient se trouver fraîchement et suavement dans les brasiers de leur enfer, comme les

poissons dans leur eau!... Je vous laisse à penser si je dînai ce jour-là, et si je me mêlai beaucoup aux

menus propos de mes honnêtes hôtes, qui ne se doutaient pas, dans leur placidité, du drame mystérieux et

terrible qui se jouait alors sous la table. Ils ne s'aperçurent de rien; mais ils pouvaient s'apercevoir de

quelque chose, et positivement je m'inquiétais pour eux... pour eux, bien plus que pour moi et pour elle.

J'avais l'honnêteté et la commisération de mes dix-sept ans... Je me disais:» Est-elle effrontée? Est-elle

folle?» Et je la regardais du coin de l'oeil, cette folle qui ne perdait pas une seule fois, durant le dîner, son

air de Princesse en cérémonie, et dont le visage resta aussi calme que si son pied n'avait pas dit et fait

toutes les folies que peut dire et faire un pied, - sur le mien! J'avoue que j'étais encore plus surpris de son

aplomb que de sa folie. J'avais beaucoup lu de ces livres légers où la femme n'est pas ménagée. J'avais

reçu une éducation d'école militaire. Utopiquement du moins, j'étais le Lovelace de fatuité que sont plus

ou moins tous les très jeunes gens qui se croient de jolis garçons, et qui ont pâturé des bottes de baisers

derrière les portes et dans les escaliers, sur les lèvres des femmes de chambre de leurs mères. Mais ceci

déconcertait mon petit aplomb de Lovelace de dix-sept ans. Ceci me paraissait plus fort que ce que j'avais

lu, que tout ce que j'avais entendu dire sur le naturel dans le mensonge attribué aux femmes, - sur la force

de masque qu'elles peuvent mettre à leurs plus violentes ou leurs plus profondes émotions. Songez donc!

elle avait dix-huit ans! Les avait-elle même?... Elle sortait d'une pension que je n'avais aucune raison

pour suspecter, avec la moralité et la piété de la mère qui l'avait choisie pour son enfant. Cette absence de

tout embarras, disons le mot, ce manque absolu de pudeur, cette domination aisée sur soi-même en

faisant les choses les plus imprudentes, les plus dangereuses pour une jeune fille, chez laquelle pas un

geste, pas un regard n'avait prévenu l'homme auquel elle se livrait par une si monstrueuse avance, tout

cela me montait au cerveau et apparaissait nettement à mon esprit, malgré le bouleversement de mes

sensations... Mais ni dans ce moment, ni plus tard, je ne m'arrêtai à philosopher là-dessus. Je ne me

donnai pas d'horreur factice pour la conduite de cette fille d'une si effrayante précocité dans le mal.

D'ailleurs, ce n'est pas à l'âge que j'avais, ni même beaucoup plus tard, qu'on croit dépravée la femme qui

- au premier coup d'oeil - se jette à vous! On est presque disposé à trouver cela tout simple, au contraire,

et si on dit: «La pauvre femme!» c'est déjà beaucoup de modestie que cette pitié! Enfin, si j'étais timide,

je ne voulais pas être un niais! La grande raison française pour faire sans remords tout ce qu'il y a de pis.

Je savais, certes, à n'en pas douter, que ce que cette fille éprouvait pour moi n'était pas de l'amour.

L'amour ne procède pas avec cette impudeur et cette impudence, et je savais parfaitement aussi que ce

qu'elle me faisait éprouver n'en était pas non plus. Mais, amour ou non... ce que c'était, je le voulais!...

Quand je me levai de table, j'étais résolu... La main de cette Alberte, à laquelle je ne pensais pas une

minute avant qu'elle eût saisi la mienne, m'avait laissé, jusqu'au fond de mon être, le désir de m'enlacer

tout entier à elle tout entière, comme sa main s'était enlacée à ma main!

«Je montai chez moi comme un fou, et quand je me fus un peu froidi par la réflexion, je me demandai ce
que j'allais faire pour nouer bel et bien une intrigue, comme on dit en province, avec une fille si

diaboliquement provocante. Je savais à peu près - comme un homme qui n'a pas cherché à le savoir

mieux - qu'elle ne quittait jamais sa mère; - qu'elle travaillait habituellement près d'elle, à la même

chiffonnière, dans l'embrasure de cette salle à manger, qui leur servait de salon; - qu'elle n'avait pas

d'amie en ville qui vînt la voir, et qu'elle ne sortait guère que pour aller le dimanche à la messe et aux

vêpres avec ses parents. Hein? ce n'était pas encourageant, tout cela!... Je commençais à me repentir de

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