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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

et Bourbon?... Il est, dit-il, plus ancien qu'elles. Il descend, lui, des anciens rois Goths, et par Brunehild il
est allié aux Mérovingiens de France. Il se pique de n'avoir dans les veines que de ce sang azul dont les

plus vieilles races, dégradées par des mésalliances, n'ont plus maintenant que quelques gouttes... Don

Christoval d'Arcos, duc de Sierra-Leone et otros ducados, ne s'était pas, lui, mésallié en m'épousant. Je

suis une Turre-Cremata, de l'ancienne maison des Turre-Cremata d'Italie, la dernière des Turre-Cremata,

race qui finit en moi, bien digne du reste de porter ce nom de Turre-Cremata (tour brûlée), car je suis

brûlée à tous les feux de l'enfer. Le grand inquisiteur Torquemada, qui était un Turre-Cremata d'origine, a

infligé moins de supplices, pendant toute sa vie, qu'il n'y en a dans ce. sein maudit... Il faut vous dire que

les Turre-Cremata n'étaient pas moins fiers que les Sierra-Leone. Divisés en deux branches, également

illustres, ils avaient été, durant des siècles, tout-puissants en Italie et en Espagne. Au quinzième, sous le

pontificat d'Alexandre VI, les Borgia, qui voulurent, dans leur enivrement de la grande fortune de la

papauté d'Alexandre, s'apparenter à toutes les maisons royales de l'Europe, se dirent nos parents; mais les

Turre-Cremata repoussèrent cette prétention avec mépris, et deux d'entre eux payèrent de leur vie cette

audacieuse hauteur. Ils furent, dit-on, empoisonnés par César. Mon mariage avec le duc de Sierra-Leone

fut une affaire de race à race. Ni de son côté, ni du mien, il n'entra de sentiment dans notre union. C'était

tout simple qu'une Turre-Cremata épousât un Sierra-Leone. C'était tout simple, même pour moi, élevée

dans la terrible étiquette des vieilles maisons d'Espagne qui représentait celle de l'Escurial, dans cette

dure et compressive étiquette qui empêcherait les coeurs de battre, si les coeurs n'étaient pas plus forts

que ce corset de fer. Je fus un de ces coeurs-là... J'aimai Don Esteban. Avant de le rencontrer, mon

mariage sans bonheur de coeur (j'ignorais même que j'en eusse un) fut la chose grave qu'il était autrefois

dans la cérémonieuse et catholique Espagne, et qui ne l'est plus, à présent, que par exception, dans

quelques familles de haute classe qui ont gardé les moeurs antiques. Le duc de Sierra-Leone était trop

profondément Espagnol pour ne pas avoir les moeurs du passé. Tout ce que vous avez entendu dire en

France de la gravité de l'Espagne, de ce pays altier, silencieux et sombre, le duc l'avait et l'outrepassait...

Trop fier pour vivre ailleurs que dans ses terres, il habitait un château féodal, sur la frontière portugaise,

et il s'y montrait, dans toutes ses habitudes, plus féodal que son château. Je vivais là, près de lui, entre

mon confesseur et mes caméristes, de cette vie somptueuse, monotone et triste, qui aurait écrasé d'ennui

toute âme plus faible que la mienne. Mais j'avais été élevée pour être ce que j'étais: l'épouse d'un grand

seigneur espagnol. Puis, j'avais la religion d'une femme de mon rang, et j'étais presque aussi impassible

que les portraits de mes aïeules qui ornaient les vestibules et les salles du château de Sierra-Leone, et

qu'on y voyait représentées, avec leurs grandes mines sévères, dans leurs garde-infants et sous leurs

buscs d'acier. Je devais ajouter une génération de plus à ces générations de femmes irréprochables et

majestueuses, dont la vertu avait été gardée par la fierté comme une fontaine par un lion. La solitude dans

laquelle je vivais ne pesait point sur mon âme, tranquille comme les montagnes de marbre rouge qui

entourent Sierra-Leone. Je ne soupçonnais pas que sous ces marbres dormait un volcan. J'étais dans les

limbes d'avant la naissance, mais j'allais naître et recevoir d'un seul regard d'homme le baptême de feu.

Don Esteban, marquis de Vasconcellos, de race portugaise, et cousin du duc, vint à Sierra-Leone; et

l'amour, dont je n'avais eu l'idée que par quelques livres mystiques, me tomba sur le coeur comme un

aigle tombe à pic sur un enfant qu'il enlève et qui crie... Je criai aussi. Je n'étais pas pour rien une

Espagnole de vieille race. Mon orgueil s'insurgea contre ce que je sentais en présence de ce dangereux

Esteban, qui s'emparait de moi avec cette révoltante puissance. Je dis au duc de le congédier sous un

prétexte ou sous un autre, de lui faire au plus vite quitter le château..., que je m'apercevais qu'il avait pour

moi un amour qui m'offensait comme une insolence. Mais don Christoval me répondit, comme le duc de

Guise à l'avertissement que Henri III l'assassinerait: "Il n'oserait!" C'était le mépris du Destin, qui se

vengea en s'accomplissant. Ce mot me jeta à Esteban...»

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