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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

rejoint les débris de notre régiment décimé.

- Est-ce là tout? - dit Mautravers. - Et si c'est là tout, voilà une fière histoire! Tu avais raison, Mesnil,
quand tu disais à Sélune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de ses quatre-vingts religieuses

violées et jetées dans le puits. Seulement, puisque Rançonnet rêve maintenant derrière son assiette, je

reprendrai la question où il l'a laissée: Quelle relation a ton histoire avec tes dévotions à l'église, de l'autre

jour?...

- C'est juste, - dit Mesnilgrand. - Tu m'y fais penser. Voici donc ce qui me reste à dire, à Rançonnet et à
toi: j'ai porté plusieurs années, et partout, comme une relique, ce coeur d'enfant dont je doutais; mais

quand, après la catastrophe de Waterloo, il m'a fallu ôter cette ceinture d'officier dans laquelle j'avais

espéré de mourir, et que je l'eus porté encore quelques années, ce coeur, - et je t'assure, Mautravers, que

c'est lourd, quoique cela paraisse bien léger, - la réflexion venant avec l'âge, j'ai craint de profaner un peu

plus ce coeur si profané déjà, et je me suis décidé à le déposer en terre chrétienne. Sans entrer dans les

détails que je vous donne aujourd'hui, j'en ai parlé à un des prêtres de cette ville, de ce coeur qui pesait

depuis si longtemps sur le mien, et je venais de le remettre à lui-même, dans le confessionnal de la

chapelle, quand j'ai été pris dans la contre- allée à bras-le-corps par Rançonnet.»

Le capitaine Rançonnet avait probablement son compte. Il ne prononça pas une syllabe, les autres non
plus. Nulle réflexion ne fut risquée. Un silence plus expressif que toutes les réflexions leur pesait sur la

bouche à tous.

Comprenaient-ils enfin, ces athées, que, quand l'Eglise n'aurait été instituée que pour recueillir les coeurs
- morts ou vivants - -dont on ne sait plus que faire, c'eût été assez beau comme cela!

- Servez donc le café! - dit, de sa voix de tête, le vieux M. de Mesnilgrand. - S'il est, Mesnil, aussi fort
que ton histoire, il sera bon.

La vengeance d'une femme

Fortiter.

J'ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littérature moderne; mais je n'ai, pour mon compte,
jamais cru à cette hardiesse-là. Ce reproche n'est qu'une forfanterie... de moralité. La littérature, qu'on a

dit si longtemps l'expression de la société, ne l'exprime pas du tout, - au contraire; et, quand quelqu'un de

plus crâne que les autres a tenté d'être plus hardi, Dieu sait quels cris il a fait pousser! Certainement, si on

veut bien y regarder, la littérature n'exprime pas la moitié des crimes que la société commet

mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmantes. Demandez

à tous les confesseurs, - qui seraient les plus grands romanciers que le monde aurait eus, s'ils pouvaient

raconter les histoires qu'on leur coule dans l'oreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre d'incestes

(par exemple) enterrés dans les familles les plus fières et les plus élevées, et voyez si la littérature, qu'on

accuse tant d'immorale hardiesse, a osé jamais les raconter, même pour en effrayer! À cela près du petit

souffle, - qui n'est qu'un souffle, - et qui passe - comme un souffle - dans le René de Chateaubriand, - du

religieux Chateaubriand, - je ne sache pas de livre où l'inceste, si commun dans nos moeurs, - en haut

comme en bas, et peut-être plus en bas qu'en haut, - ait jamais fait le sujet, franchement abordé, d'un récit

qui pourrait tirer de ce sujet des effets d'une moralité vraiment tragique. La littérature moderne, à laquelle

le bégueulisme jette sa petite pierre, a-t- elle jamais osé les histoires de Myrrha, d'Agrippine et d'OEdipe,

qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement vivantes, car je n'ai pas vécu - du moins

jusqu'ici - dans un autre enfer que l'enfer social, et j'ai, pour ma part, connu et coudoyé pas mal de

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