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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

«Et je ne la calomnie point, n'est-ce pas, Rançonnet?... Tu l'as eue peut-être, et si tu l'as eue, tu sais
maintenant s'il fut jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de tous les vices! Où le

major l'avait-il prise?... D'où sortait- elle? Elle était si jeune! On n'osa pas, tout d'abord, se le demander;

mais ce ne fut pas long, l'hésitation! L'incendie - car elle n'incendia pas que le 8e dragons, mais mon

régiment de hussards à moi, mais aussi, tu t'en souviens, Rançonnet, tous les états-majors du corps

d'expédition dont nous faisions partie, - l'incendie qu'elle alluma prit très vite d'étranges proportions...

Nous avions vu bien des femmes, maîtresses d'officiers, et suivant les régiments, quand les officiers

pouvaient se payer le luxe d'une femme dans leurs bagages: les colonels fermaient les yeux sur cet abus,

et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes à la façon de cette Rosalba, nous n'en avions pas

même l'idée. Nous étions accoutumés à de belles filles, si vous voulez, mais presque toujours du même

type, décidé, hardi, presque masculin, presque effronté; le plus souvent de belles brunes plus ou moins

passionnées, qui ressemblaient à de jeunes garçons, très piquantes et très voluptueuses sous l'uniforme

que la fantaisie de leurs amants leur faisait porter quelquefois... Si les femmes d'officiers, légitimes et

honnêtes, se reconnaissent des autres femmes par quelque chose de particulier, commun à elles toutes, et

qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce quelque-chose-là est bien autrement marqué dans

les maîtresses. Mais, la Rosalba du major Ydow n'avait rien de semblable aux aventurières de troupes et

aux suiveuses de régiment dont nous avions l'habitude. Au premier abord, c'était une grande jeune fille

pâle, mais qui ne restait pas longtemps pâle, comme vous allez voir, - avec une forêt de cheveux blonds.

Voilà tout. Il n'y avait pas de quoi s'écrier. Sa blancheur de teint n'était pas plus blanche que celle de

toutes les femmes à qui un sang frais et sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n'étaient pas de ce

blond étincelant, qui, a les fulgurances métalliques de l'or ou les teintes molles et endormies de l'ambre

gris, que j'ai vu à quelques Suédoises. Elle avait le visage classique qu'on appelle un visage de camée,

mais qui ne différait par aucun signe particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les âmes

passionnées, avec son invariable correction et son unité. Au prendre ou au laisser, c'était certainement ce

qu'on peut appeler une belle fille, dans l'ensemble de sa personne... Mais les philtres qu'elle faisait boire

n'étaient point dans sa beauté... Ils étaient ailleurs... Ils étaient où vous ne devineriez jamais qu'ils

fussent... dans ce monstre d'impudicité qui osait s'appeler Rosalba, qui osait porter ce nom immaculé de

Rosalba, qu'il ne faudrait donner qu'à l'innocence, et qui, non contente d'être la Rosalba, la Rose et

Blanche, s'appelait encore la Pudique, la Pudica, par-dessus le marché!

- Virgile aussi s'appelait "le pudique", et il a écrit le Corydon ardebat Alexim, - insinua Reniant, qui
n'avait pas oublié son latin.

- Et ce n'était pas une ironie, - continua Mesnilgrand, - que ce surnom de Rosalba, qui ne fut point
inventé par nous, mais que nous lûmes dès le premier jour sur son front, où la nature l'avait écrit avec

toutes les roses de sa création. La Rosalba n'était pas seulement une fille de l'air le plus étonnamment

pudique pour ce qu'elle était; c'était positivement la pudeur elle-même. Elle eût été pure comme les

Vierges du ciel, qui rougissent peut-être sous le regard des Anges, qu'elle n'eût pas été plus la Pudeur.

Qui donc a dit - ce doit être un Anglais - que le monde est l'oeuvre du Diable, devenu fou? C'était

sûrement ce Diable-là qui, dans un accès de folie, avait créé la Rosalba, pour se faire le plaisir... du

Diable, de fricasser, l'une après l'autre, la volupté dans la pudeur et la pudeur dans la volupté, et de

pimenter, avec un condiment céleste, le ragoût infernal des jouissances qu'une femme puisse donner à

des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba n'était pas une simple physionomie, laquelle, par exemple,

aurait, celle-là, renversé de fond en comble le système de Lavater. Non, chez elle, la pudeur n'était pas le

dessus du panier; elle était aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle frissonnait et palpitait

en elle autant dans le sang qu'à la peau. Ce n'était pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba

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