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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
de santé qu'on ne lui en avait jamais vu.
Ses joues avaient même eu pendant quelques jours une teinte rosée qui avait paru aux yeux charmés de toute la maison réaliser l'idéal des doigts de l'Aurore. Pourtant elle ne voulait plus sortir de sa chambre, et, dans sa chambre, n'aimait que le coin de la fenêtre choisie.
La si douce Emmelina bientôt alla plus loin encore; chose inouïe! elle eut une volonté; elle prétendit rester seule; elle renvoya mère, bonne, tantes, sans pitié, et un jour, qu'inquiète d'innovations si étranges, Mme Irnois essayait quelques observations timides, Emmelina, prodige effrayant! Emmelina frappa du pied et fondit en larmes. Toute la famille fut consternée pendant deux jours; mais M. Irnois défendit de la manière la plus sévère qu'on osât se permettre de contrarier sa fille. L'arrêt était rendu en termes véritablement terribles, mais le juge était redoutable; et comme personne ne contestait la justice du fait, on se mit à obéir avec une ardeur rare chez ceux qui obéissent. Ainsi Emmelina resta libre de passer de longues journées seule dans sa chambre, assise dans un fauteuil, à l'angle de sa fenêtre, y faisant... personne ne savait quoi.
Cependant elle avait dix-sept ans. M. Irnois s'était marié, si j'ai bonne mémoire vers juillet ou Août 1794. Ce n'était pas trop une époque convenable pour songer au mariage ni à aucune joie; mais le brave capitaliste n'avait pas l'âme très sensible aux dangers de la patrie, et il s'était uni sans remords à Mlle Maigrelut. À l'époque où je prends mon histoire, on était donc en 1811, et si l'ancien fournisseur vivait très retiré, son existence n'était pas pour cela inconnue. L'éclat de l'or est tout aussi évident que celui du soleil, et un coffre-fort bien rempli ne saurait se dérober à la connaissance, à l'admiration et à la convoitise des citoyens d'un grand État. En vain M. Irnois habitait le quartier des Lombards, en vain sa porte, soigneusement fermée aux hommes graves comme aux freluquets, ne s'ouvrait presque pour personne, on savait de point en point combien il y avait d'écus dans la maison numéro tant, on était pleinement édifié sur les habitudes du logis, et l'on avait une parfaite connaissance de l'existence de Mlle Irnois, laquelle, en sa qualité d'unique héritière des gros biens paternels, tenait attachées au bout de sa ceinture virginale les clefs de la caisse. Or quel serait l'heureux mortel vainqueur du dragon (le père Irnois) et possesseur des pommes d'or (la grosse fortune)? C'était une question que l'on s'adressait volontiers dans quelques cercles des plus élevés de ce temps-la.
L'époque actuelle a la réputation mauvaise, on lui reproche d'aimer l'argent avec excès. Mais pour ne pas être injuste envers elle, il faut avouer que la passion du pécule a dévoré bien des hommes avant que notre génération apparût sur la scène du monde, et que, sous l'Empire, on pouvait trouver sans peine des personnages qui, tranchant par leurs convoitises sur les passions guerrières du temps, s'abandonnaient au goût des capitaux, avec autant de verve que nos hommes de bourse les plus acharnés.
Dans ce temps-là, certains grands messieurs, spéculant sur la gloire nationale, aimaient à mettre la main dans les caisses de l'étranger. Il y en eut aussi d'autres qui mirent leurs espérances de fortune dans la conclusion de riches mariages, ni plus ni moins que les illustres roués de la Régence, et, par une circonstance toute particulière à cet âge, ces gens-là surent détourner souvent à leur profit l'action de la puissance impériale, en faisant intervenir la volonté du maître dans des unions qui, sans ce secours quasi divin, n'auraient jamais pu se conclure. Sans doute je ne prétends pas dire que Napoléon se soit fait de gaîté de coeur le soutien d'ambitions aussi basses; mais il voulait, en principe, que les grandes fortunes revinssent aux grands emplois, et, comme il arrive fréquemment sur cette terre,
Où les plus belles choses Ont le pire destin,
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