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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

Alors Jeanne retournait habiller la jeune fille; ce n'était pas une toilette charmante comme celle des
Grâces; on lui mettait quelque robe de mérinos en hiver ou de toile en été, avec un bonnet qui tenait ses

beaux cheveux enfouis, et l'affaire était faite jusqu'au moment de se coucher.

Habillée, Emmelina recevait dans son fauteuil les bonjours et les mamours de toute la famille, et la
brusque accolade de son père après déjeuner; il était assez dans ses habitudes de dire à sa mère

- « Maman, je vais m'asseoir sur tes genoux. »

- « Viens mon cher ange! » répondait Madame Irnois. La pauvre enfant malade se couchait sur le giron
de sa mère, et souvent s'y endormait, ou veillait sans rien dire en se laissant couvrir de baisers qu'elle ne

rendait pas.

On ne viendra sans doute pas demander maintenant si Emmelina avait de l'esprit. Non, certes! elle n'en
avait pas, la malheureuse fille! ni rien qui ressemblât à l'agitation de l'intelligence. Qu'est-ce que l'esprit

sinon de savoir deviner et exprimer les rapports réels ou factices qui existent entre les choses? L'esprit ne

saurait se développer au milieu de la solitude, ni avec la compagnie des imbéciles, et il n'était personne,

dans la maison de M. Irnois, dont le contact pût permettre à Emmelina d'avoir de l'esprit. Puis, comme on

ne lui avait rien appris, elle n'avait nulle matière à exercer son intelligence; partant sa conversation, si,

par hasard, quelqu'un fût venu la solliciter, n'aurait eu rien que de très vulgaire.

Voici donc mon héroïne: contrefaite, point jolie de visage, sans esprit, et la plupart du temps silencieuse;
maladive, et trouvant son plus grand bien-être à se tenir couchée sur le sein maternel, comme un enfant

de quatre ans. Il n'y a rien dans une telle peinture qui séduise beaucoup.

Mais le portrait n'est pas achevé tout à fait, puisqu'il n'a rien été dit de cette disposition rêveuse qui faisait
le désespoir de toute la maison Irnois, et qui, non seulement formait le trait principal du caractère

d'Emmelina, mais était même tout son caractère

La pauvre fille, sans avoir ni la conscience ni le regret de ses imperfections physiques, était, comme tous
les êtres mal conformés, vouée à une profonde et incurable tristesse, en apparence sans cause, mais que la

réaction du physique sur le moral explique trop complètement. De cette tristesse irréfléchie qui ne faisait

que jeter un voile sombre sur l'existence de Mlle Irnois, il ne s'exhalait jamais aucune plainte.

Mais lorsque dix-sept ans étaient arrivés et avec cet âge les développements mystérieux de l'être, tout
l'essaim de pensées printanières qui, à cette époque de la vie, s'élancent et accourent autour de l'âme,

Emmelina jeune fille était devenue plus silencieuse encore qu'Emmelina enfant.

Bien qu'elle ne connût pas le travail intérieur de son être, qu'elle fût très loin de pouvoir l'analyser, elle en
restait malheureuse; elle aspirait à ce bien inconnu que les dieux de la jeunesse, le blond Vertumne et la

fraîche Pomone dispensent en souriant; mais elle y aspirait avec souffrance, et volontiers aurait éprouvé

le désir de mourir, si elle eût su se poser à elle-même une question.

Néanmoins sa tristesse devenait tous les jours plus profonde. Une cause extérieure était venue donner à
cette âme déshéritée plus de souffrance avec plus de vie. Tout à l'heure nous en parlerons en détail.

Emmelina avait renoncé à chercher protection sur les genoux maternels - elle préférait maintenant passer
sa journée à une fenêtre de sa chambre qui donnait sur la cour, et ne voulait plus guère aller dans le salon.

Par une singularité qui étonnait tout le monde, elle sembla pendant quelque temps avoir plus de force et

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