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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

magnifiques cheveux. Les cheveux d'Emmelina étaient le point de comparaison favori auquel on aimait à
rapporter ce qu'on voulait louer le plus.

La pauvre fille, ainsi maltraitée par la nature, avait grand peine à marcher et à changer de place; elle était
un peu comme un roseau, toujours pliée et affaissée sur elle-même; et la vieille Jeanne, sa bonne, qui

l'avait portée enfant, la portait encore toute grande demoiselle qu'elle était.

Elle n'aimait pas à marcher, elle y trouvait trop de peine et de fatigue; puis elle ne s'y était jamais
accoutumée; de telle sorte que lorsqu'il s'agissait de passer d'une chambre dans une autre, on entendait la

petite voix douce d'Emmelina:

- « Jeanne! porte moi! »

Et Jeanne la portait. On pourrait croire que se voyant adorée, adulée et obéie, Emmelina était gâtée, très
volontaire, capricieuse et toujours en dépense de fantaisies et de volontés. Mais point. Elle passait à peu

près tout le jour dans le silence et sans rien faire. Sa mère aurait aimé à la voir s'occuper, mais jamais on

n'avait pu obtenir cela d'elle. La broderie, la tapisserie ne la séduisaient pas; l'éclat des laines et de la soie

lui importait peu; elle n'avait aucun goût de toilette; elle ne songeait jamais à la parure et jamais elle ne

s'était demandé si sa figure était belle ou laide. Son tempérament était apathique; jamais elle ne voulait ni

ne désirait rien; elle ne paraissait pas s'ennuyer, mais elle ne s'amusait pas non plus. Une fois, on l'avait

conduite à l'Opéra, l'événement avait fait époque dans la maison, M. Irnois, sa femme, ses deux

belles-soeurs et Jeanne avaient été frappés de la magnificence du spectacle; Emmelina seule n'avait rien

témoigné et n'en parla point dans la suite. Véritablement elle avait peu de part à la vie, et, dans ses grands

jours d'activité, elle prenait un ourlet, toujours le même.

D'éducation intellectuelle, elle n'en avait reçu aucune; d'ailleurs, personne autour d'elle ne l'avait même
jugé nécessaire. Seulement la tante Julie Maigrelut, qui, de temps en temps, feuilletait assez volontiers un

roman de M. Ducray-Duménil ou de Mme de Bournon-Malarme, lui avait appris à lire, et elle se servait

de cette science pour prendre quelquefois Peau d'Ane ou le Chat Botté dans le volume de Perrault. Elle

avait commencé par là avec son institutrice, et elle ne s'était jamais risquée seule à aller plus loin. À

dix-sept ans encore, elle prenait Peau d'Ane ou le Chat Botté, et passait toute une journée dans sa

compagnie. Elle n'y rencontrait pas grand charme, mais non plus grande fatigue, et il ne lui en fallait pas

davantage.

Tous les jours, à huit heures, Jeanne qui couchait dans sa chambre auprès de son lit, s'en approchait pour
savoir comment elle avait dormi, demande quotidienne à laquelle Emmelina répondait quotidiennement:

- « Bien, Jeanne. »

Mais son teint plus ou moins pâle, ses yeux plus ou moins battus, étaient les véritables témoins que
Jeanne interrogeait. La consultation terminée, Jeanne se rendait tout en courant chez M. et Mme Irnois,

où elle communiquait ses sentiments, où elle déclarait combien de fois Emmelina avait bu pendant la

nuit. Si le bulletin était mauvais, M. Irnois devenait plus loup que de coutume, et sa voix furibonde allait

porter la terreur jusqu'au fond de la cuisine. Mlles Maigrelut savaient alors à quoi s'en tenir sur la marche

de toute la journée, et venaient par leurs glapissements prendre part à la désolation générale.

Si au contraire les déclarations de Jeanne étaient favorables, si Emmelina n'avait demandé à boire que
deux fois, M. Irnois était plus économe de jurons et d'invectives, et chacun se ressentait de cette

bénignité.

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