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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
poids.
M. Irnois faisait peu de bruit de son affection, n'en parlait jamais que je sache, mais la ressentait plus vivement, plus sérieusement que personne. La seule manière dont il manifestât son amour pour sa fille était de ne pas la rudoyer comme il faisait des autres. Il aimait Emmelina sans trop le savoir; et comment l'aurait-il su, lui qui, de sa vie, n'avait réfléchi ni aux choses, ni aux hommes, ni à lui-même? Sa fille ne pouvait l'empêcher d'être maussade, mais elle pouvait le rendre vingt fois plus désagréable qu'il n'était d'ordinaire, et cela, par le seul fait que le matin il n'aurait pas été réveillé par un rapport satisfaisant sur l'état de santé d'Emmelina. Bref il l'aimait passionnément.
Madame Irnois, de tempérament calme, que dis-je! glacial, et n'ayant de sa vie éprouvé la moindre sensation vive (sans quoi elle n'eût jamais voulu entendre parler d'épouser Monsieur son mari), Mme Irnois passait une grande partie du jour à tenir sa fille sur ses genoux, à l'embrasser, à la caresser, à lui dire tous les riens que lui présentait son imagination. Ces riens n'étaient pas jolis, ils n'étaient pas variés, surtout ils n'avaient rien de spirituel. Mme Irnois était aussi complètement nulle que peut l'être une bourgeoise vieille, laide et ignorante; mais elle faisait de son mieux pour amuser sa chère enfant; elle sentait son coeur se fondre quand elle la regardait et ne pouvait pas la regarder sans l'embrasser.
Sous ce rapport, sa tendresse ressemblait beaucoup à celle de Mlles Maigrelut, tantes maternelles d'Emmelina, seulement un peu plus jaseuses que leur soeur mariée. Mlles Maigrelut étaient tout ce qu'on peut désirer de plus parfait comme types de vieilles filles. On les eût lâchées l'une et l'autre au milieu d'une ville de province, qu'elles eussent développé avec une puissance inouïe une méchanceté de tigre et de vipère. Mais le séjour constant au sein de la solitude, dans une claustration presque absolue, avait maté ces natures dangereuses, et toute leur ardeur s'était tournée en dévouement servile et convaincu pour Emmelina.
Ainsi aimée, ainsi adorée et servie, Mlle Irnois atteignit sa dix-septième année; c'est le moment où commence l'anecdote que j'ai à raconter.
Elle avait donc ce bel âge de jeunesse qui est comme la porte dorée de la vie. Il est temps de dire ce qu'elle était et de la montrer entourée de sa cour, à savoir de son père maigre et jaune, de sa mère grosse et commune, de ses tantes sèches, effilées et bavardes, et de ses servantes qui ne valent pas l'honneur d'une description.
On s'attend sans doute à entendre un récit merveilleux de perfections inouïes, a contempler une jeune fille douée par les fées de tous les charmes de la beauté et de l'esprit... Nous allons voir!
CHAPITRE II.
Emmelina, cet ange, cette divinité, cet objet de tant de voeux était, à dix-sept ans, une pauvre créature de la taille d'une fille de dix ans, et qu'un sang mauvais avait privée tout à la fois de croissance, de conformation régulière, de force et de santé. Sans être précisément bossue, elle avait la taille déjetée, et, en plus, sa jambe droite était moins grande que sa jambe gauche. Sa poitrine était comme enfoncée, et sa tête, penchée de côté par le vice de sa taille, s'inclinait aussi en avant.
Avait-elle au moins un joli visage pour contrebalancer quelque peu d'aussi grands défauts? Hélas non! sa bouche n'était pas bien faite; ses lèvres trop grosses lui donnaient un air boudeur; sa pâleur maladive ne lui seyait as bien. Seulement ses grands yeux bleus étaient assez beaux et touchants et sa chevelure, blonde comme celle d'une fée, était incomparable. Aussi dans la maison parlait-on souvent de ses
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