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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
simple, sotte et ennemie du faste et des plaisirs, comme lui-même était. Avec elle il épousa, en quelque sorte, Mlles Catherine et Julie Maigrelut, les soeurs, que la ruine et la mort de leur père firent tomber bientôt dans son ménage. Il ne s'en plaignit pas. Il avait, comme il se plaisait à le dire, de quoi tremper la soupe pour tout le monde; et, aimant peu les assemblées, les visites, les plaisirs mondains, et sentant que la capacité de l'esprit de Mlles Maigrelut et de Madame Irnois se haussait précisément à la hauteur du sien, il trouvait du charme dans leur société, ce qui le dispensait de sortir de chez lui.
Tel était M. Irnois, telles étaient les compagnes de sa solitude.
Quant à la vie qu'il menait, il faut en parler ici. M. Irnois, avec tous ses hôtels, ses grands biens, ses immenses revenus, n'avait jamais pu se faire au luxe, et se trouvait gêné dans les grands appartements. On l'accusait d'avarice, et l'on était injuste; s'il ne dépensait pas, c'est que cela ne l'amusait point. Il habitait au second étage d'une maison sise dans le quartier des Lombards. On sait ce que sont les demeures humaines dans ce coin de Paris. Toutes les chambres étaient uniformément carrelées de rouge, hors le salon parqueté; toutes les chambres étaient uniformément sombres, hors les chambres a coucher plus sombres que tout le reste, parce qu'elles donnaient sur la cour.
Les meubles étaient d'acajou dans les grands appartements, de noyer dans les petits; le velours d'Utrecht jaune régnait partout en maître, et quelques pendules dorées, représentant Flore et Zéphyre ou l'Amour attrapant un papillon, sous verre, étaient les dernières limites de la magnificence Irnois. D'objets d'art, il n'y en avait pas d'autres que le portrait à l'huile du maître du logis, épouvantable création de quelque barbouilleur d'enseignes. Le domestique se composait d'une cuisinière, d'une grosse femme de confiance et d'un petit garçon mal vêtu et jamais peigné qui cumulait des emplois d'importance très diverse, tantôt fendeur de bois, tantôt commissionnaire, tantôt secrétaire intime, tantôt laquais. Voilà l'organisation de ce ménage où M. Irnois ne trouvait rien à changer, où il trônait en despote, parlant fort, grondant fort, ou rechignant du matin au soir.
Mais ainsi que dans ces vallées étroites, stériles, affreuses, que la nuit couvre d'ombres épaisses, et où le voyageur marche d'un pas chancelant et effrayé, il finit toujours par apparaître quelque clarté lointaine qui vous rend la joie, ainsi, dans l'antre de M. Irnois, il y avait une clarté; clarté faible et douteuse, il est vrai, mais charmante cependant pour les yeux qu'elle éclairait et qui n'avaient pas besoin d'un grand jour.
Dans cet appartement obscur et maussade, peuplé de gens désagréables, il y avait comme dans toutes les choses humaines un bonheur, où allait s'échauffer le peu de poésie de ces grossières cervelles, un bonheur où se confondaient toutes les affections.
Quel lien commun auraient eu les coeurs de Mlles Maigrelut, de M. et de Mme Irnois sans ce point lumineux de leur vie? Le cent de piquet sans doute, c'est bien quelque chose, le reversis encore, mais avec la meilleure volonté du monde, ce n'est pas tout; et ce que le cent de piquet et le reversis ne suffisaient pas à donner de chaleur, de vie et de douceur à ce cercle bourgeois, c'était Emmelina qui le donnait.
Emmelina! Quand on avait dit Emmelina dans la maison, on avait tout dit: maîtres et valets pensaient tout le jour à procurer à Emmelina la plus grande satisfaction possible. Sans Emmelina il n'y avait rien, avec elle il y avait tout. Père, mère, tantes, servantes et secrétaire intime riaient, pâlissaient et pleuraient tour à tour, suivant l'accent avec lequel le nom: Emmelina, était prononce le matin par la grosse Jeanne, la femme de confiance, à son sortir de la chambre sacrée.
La passion de tous ces honnêtes gens pour l'être chéri n'était pas identique, de même valeur et de même
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