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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
pas besoin de vous torturer à plaisir en voyant ces gens-là tous les jours. »
- « Eh! dit Cabarot, ma mansuétude m'a déjà servi à quelque chose. »
- « À quoi, bon Dieu! »
- « À m'obtenir la confiance de la petite. »
- « On dit qu'elle ne parle jamais ».
- « De fait, elle n'est pas bavarde et je ne me plaindrais pas d'elle sous ce rapport. Mais elle articule quelquefois de petites phrases, et la preuve, c'est qu'elle m'a honoré d'un colloque. Vous voulez savoir ce qu'elle m'a dit? ».
- « Volontiers! » dit le baron.
- «Ce matin, comme j'écoutais toutes les lamentations, voilà ma petite personne qui tout à coup sèche ses larmes et se met a me regarder fixement. Je n'ai, je vous l'avoue, jamais eu de fatuité. À vingt ans j'étais laid et le savais; jugez si à quarante-cinq j'ai des prétentions à me mettre à côté d'Adonis! Cependant j'ai eu quelquefois en ma vie occasion de reconnaître que la beauté ne fait pas la séduction, ou du moins que la séduction s'en passe aisément. Sans donc être trop effrayé de cet examen, je m'empressai de donner à ma physionomie cette expression entrante qui attire tout d'abord la confiance. »
- « Oui! dit en riant un des écouteurs, et que vous aviez le jour où Tallien sembla témoigner l'envie de vous faire décréter d'accusation. »
- « N'insistons pas sur le passé! Bref, la petite n'imita pas le tribun, et avec une candeur toute virginale, elle me tendit la main. »
- « Peste! dit le baron; elle vous tendit la main? »
- « Oui, et s'écria... »
- « Voyons ce qu'elle s'écria. »
- « Elle s'écria: donnez-moi de l'argent pour lui! »
- « Pour lui? » dis-je un peu étonné.
- « On m'expliqua alors qu'il y avait dans la maison une espèce de petit ouvrier qui avait fait entendre à Mlle Irnois ces plaintes banales sur sa situation, que font toujours ces gens-là, et que depuis ce moment elle allait demandant partout, à père, mère, et comme vous voyez au futur, les moyens de satisfaire à sa charité un peu mal dirigée. »
« Je m'empressai de profiter de cette circonstance inattendue pour faire ma cour. J'affirmai à Mlle Irnois que non seulement je lui donnerais tout l'argent qu'elle pourrait désirer pour son favori; mais que j'irais moi-même m'informer de la situation de ce jeune homme. Comme je vis qu'elle m'écoutait avec attention, je crus utile de pousser jusqu'au dithyrambe. « Quoi de plus intéressant, m'écriai-je, pour une âme sensible, que la vue de la jeunesse luttant courageusement contre le malheur? Est-il rien de plus admirable qu'un pauvre garçon gai, content au milieu de l'infortune. Ah! s'il est un Dieu qui protège l'innocence, ce Dieu sans doute, n'a pas de plus grandes délices que... » je vous avoue que je m'entortillai un peu dans mes phrases; mais je ne le regrettai pas tant ma belle semblait mettre d'attention à m'écouter.
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