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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
CHAPITRE VII.
Comme on voit, le cher Comte n'avait pas perdu de temps. Après sa visite essentielle à son notaire, n'ayant plus qu'à disposer de ses moments jusqu'au dîner, il avait visité les marchands. Il s'était fait un point d'honneur de réussir vite, en semant de l'or à profusion, à composer une corbeille d'un goût bon et magnifique. M. Cabarot aimait à courir les magasins; il avait la prétention d'exceller dans le choix des ajustements féminins, et visait à la réputation d'oracle de l'élégance et du bon goût.
M. Cabarot fit merveille dans les boutiques: châles, dentelles, belles étoffes, tissus précieux, bijoux et diamants, il alla tout voir; il choisit avec réflexion, mais aussi avec promptitude, et, comme on voit, en peu d'heures, il pouvait envoyer à Mlle Irnois le somptueux résultat de ses galants efforts.
On a vu à quel point ce cadeau avait été apprécié.
La lettre qui l'accompagnait ne fit pas plus d'effet. Elle était cependant conçue dans les termes les mieux faits pour attendrir le coeur d'une cruelle et faire ressortir la réputation d'homme d'esprit que possédait le Comte. Mais dans la maison, on avait trop de préventions contre lui pour être fort sensible à ses démonstrations passionnées, et la lettre, après avoir passé dans les mains et sous les yeux des trois vieilles dames, fut jetée sur une table, sans qu'on jugeât à propos de tourmenter Emmelina en la lui faisant lire.
- « Puisqu'il faut qu'elle se marie, la malheureuse! dit Mme Irnois, laissons-lui au moins les derniers moments de sa liberté. Je n'ai pas grande idée de ce M. Cabarot ou plutôt, j'ai l'idée qu'il n'est pas fort honnête homme. Malheureuse enfant! à quoi sert à M. Irnois tout l'argent qu'il a amassé? Si j'avais su que cet argent dût me préparer tant de malheurs, je n'en aurais jamais été si fière!... »
M. Irnois était rentré avant l'arrivée de la corbeille. Il avait raconté avec douleur le résultat négatif de sa d'marche auprès de Cabarot; et, comme tous les gens dont l'esprit n'est pas très actif et dont la nature physique est grossière, il avait à peu près pris son parti du chagrin qui lui arrivait. Il aimait certainement beaucoup sa fille, mais cet amour ne pouvait cependant le transformer, et une des qualités les plus admirables en lui, un des ressorts de sa fortune avait été la facilité avec laquelle il avait plié le cou sous tous les échecs. Lorsqu'il était envahi par quelque infortune irréparable, jamais il ne se gendarmait, ne se passionnait, ne se révoltait. Il baissait la tête en laissant le flot passer. Voyant que l'empereur voulait que le comte Cabarot épousât sa fille, il s'était représenté la grande puissance de l'empereur et avait cédé. Plus tard, il lui était venu l'idée que, moyennant finances, le fiancé pourrait lâcher la main de sa fille; il avait fait une tentative de ce côté-là; la tentative n'avait pas réussi, il se résignait; ses murmures, ses jurons ne pouvaient rien contre cette vérité; il avait beau crier, il était désormais hors d'état de résister et la pauvre Emmelina était perdue.
Pour Cabarot, il avait bien de l'esprit, de cet esprit sarcastique, incrédule, mauvais, déshonnête, qui est souvent le partage des gens vieillis dans les affaires; il devait enthousiasmer de vieux diplomates, de vieux hommes d'état, mais il était horriblement laid et ne pouvait raisonnablement produire une impression satisfaisante sur une jeune fille, à plus forte raison sur Emmelina dont le coeur était préoccupé comme on l'a vu.
Le lendemain du jour qui était un dimanche où Emmelina vit l'ouvrier dans sa chambre, les bans furent publiés à la mairie. Ils furent proclamés aussi à l'église. Tout Paris sut désormais officiellement que le Comte Cabarot allait épouser Mlle Irnois. Le chiffre de la fortune apportée en dot par la fiancée, les
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