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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

proposaient de l'égorger en riant. Sa peur redoubla, et s'il ne se fût cramponné d'es deux mains à l'arçon
de sa selle, il serait certainement tombé de cheval. Le cavalier, le voyant muet, ne commit aucune

violence, salua au contraire, et retourna vers ses compagnons.

Irnois, dont les dents claquaient, s'aperçut bientôt que deux hommes se détachaient de nouveau du groupe
et se dirigeaient vers lui. Ils l'abordèrent non moins poliment qu'avait fait le premier, et l'un d'eux prit la

parole:

- « Allons, Monsieur! dit-il, vous avez décidément l'esprit prévenu; ne parlons plus de cinq mille livres;
mettons-en dix et concluons. »

- « Oh! les scélérats! se disait Irnois au comble de l'épouvante; les scélérats! » Pourtant, cette fois encore,
il ne lui arriva aucun mal. Les cavaliers, après inutilement avoir attendu sa réponse, s'éloignèrent, et la

conférence recommença entre eux et leurs compagnons. Enfin toute la bande se dirigea vers Irnois qui,

pour le coup, se tint assuré d'être arrivé sa dernière heure. Mais quelle fut sa stupéfaction, quand le

cavalier qui lui avait parlé d'abord lui dit:

- « Monsieur, vous êtes au moment d'avoir une mauvaise affaire! »

- « Ah! Monsieur, répondit Irnois d'un air lamentable, que je vous aurais de reconnaissance, si vous bien
m'en tenir quitte! »

Le cavalier se mit à rire.

- « Je vois, Monsieur, que vous êtes plaisant, et savez la valeur des choses. Mes associés et moi, nous
voulons agir rondement avec vous. Voici, ajouta-t-il, en tirant un portefeuille de sa poche, vingt mille

livres; ne nous en demandez pas plus. Cette coupe de bois est une bonne spéculation sans doute; mais

elle deviendrait détestable si votre désistement nous coûtait davantage. »

Irnois, malgré l'épaisseur de sa judiciaire, comprit alors que ces affreux scélérats étaient des marchands
de bois qui voyaient en lui un adjudicataire rival. En effet, on leur en avait annoncé un. Il s'empressa de

prendre les vingt mille livres, plus sa part d'un excellent déjeûner, et il renonça de grand coeur à tout ce

qu'on voulut.

Ces vingt mille livres se comportèrent vaillamment dans ses mains. Le gouffre de l'agiotage ne lui
engloutit pas le plus mince écu; il eut beau aller de l'avant avec l'imperturbable témérité de la sottise, tout

lui réussit; et si bel et si bien, qu'il fit douter plusieurs fois certains vétérans de la ferme générale s'il

n'était pas un génie financier de premier ordre. Heureusement pour lui qu'avec ses succès il n'était encore

que petit compagnon lorsque la Révolution arriva. Son humble tête n'appela pas la foudre dont il eût

peut-être mérité les éclats; il se cacha et avec lui ses pistoles, et il ne sortit de son trou pour friponner la

République, que lorsque le fort de la tourmente fut passé. Il réussit assez dans le tripotage des assignats.

Pourtant ses triomphes dans ce genre ne furent rien, comparés à ses exploits dans les fournitures de

souliers. Il avait eu le bon esprit, par couardise, de se mettre à l'abri derrière quelques esprits aventureux,

auxquels il se contentait de prêter de l'argent et qui, eux, agissaient en leur propre et privé nom auprès du

gouvernement. Il vit arriver des monts d'or dans ses caisses; et, au comble de l'enivrement, Bonaparte

était déjà consul à vie, qu'il se considérait encore comme le plus grand homme du siècle.

Un beau jour il prit femme. La compagne qu'il choisit pour perpétuer sa race était la fille d'un spéculateur
comme lui, Mlle Maigrelut; et ce ne fut pas la moindre faveur de son étoile que de la lui avoir donnée

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