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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

- « Allons, jeune homme, venez! Mademoiselle a aujourd'hui de singulières idées. »

Quand le trio fut arrivé dans le sanctuaire:

- « C'est ici que je demeure » dit Mlle Irnois en regardant l'ouvrier avec une tendresse indicible.

- « Ah! oui, Mademoiselle! » répondit celui-ci.

Au fond ce qu'on lui disait lui était parfaitement indifférent, et il ne comprenait pas pourquoi la fille du
millionnaire l'avait fait entrer.

Tout ce qu'il croyait deviner, c'est que cette petite personne, fort désoeuvrée et dont il croyait déjà
connaître l'esprit curieux, cherchait à distraire son oisiveté en le retenant.

Pendant qu'au lieu de regarder la chambre, comme l'observation d'Emmelina semblait l'y engager, il se
livrait à des réflexions peu flatteuses pour celle qui en était l'objet, Emmelina s'était approchée de son

secrétaire, avait pris une petite boîte qui était dedans et en avait tiré une vingtaine de Napoléons.

- « Donne-lui cela », dit-elle à Jeanne.

- « Voilà bien un miracle! s'écria celle-ci... Prenez mon cher ami, vous êtes la première personne à qui
Mademoiselle ait donné, car elle ne pense d'ordinaire à âme qui vive!... Ne soyez pas honteux, allez! Elle

pourrait vous en jeter dans la poche cent fois plus sans se faire tort. Elle ne connaît pas sa fortune, ni son

père non plus ne la connaît pas le pauvre homme! » L'ouvrier se perdit en expressions de reconnaissance.

Emmelina s'assit dans son fauteuil, et la tête appuyée sur sa main, elle parut se perdre dans la plus

délicieuse des rêveries.

Elle ne regardait pas le jeune homme; elle vivait tout en elle.

- « Mademoiselle va s'endormir, dit Jeanne tout bas; allez-vous en. »

Quand Emmelina releva la tête et ne le trouva plus, elle se mit à pleurer, mais ce fut sans amertume; son
coeur était comme fatigué par l'excès du bonheur. Elle pleurait sans doute de cette séparation subite; mais

comme elle venait de goûter la plus grande joie qu'elle eût connue de sa vie, elle n'était pas accessible

encore à une véritable douleur. Ses larmes coulaient sur ses joues, comme il arrive quelquefois après un

rêve délicieux dont on regrette le prestige tout en goûtant encore quelque volupté secrète dans l'examen

de cette joie évanouie.

- « C'est bien étonnant! c'est bien étonnant! murmurait la vieille Jeanne assise à ses pieds; je ne l'ai jamais
vue ainsi. »

Au bout d'une demi-heure, Emmelina pencha sa tête dans son fauteuil et s'endormit réellement. Elle
respirait doucement comme un enfant de six ans aurait pu le faire, et la plus exquise sérénité se peignait

sur son front lisse uni et légèrement coloré.

Puis un bruit la réveilla.

On apportait de la part de M. le Comte Cabarot une riche corbeille de mariage, rapidement improvisée.
Mme Irnois la porta elle-même à sa fille; mais Emmelina ne la regarda point, sourit en tournant la tête de

l'autre côté de son fauteuil, et fit effort pour se rendormir. Est-ce qu'elle poursuivait un rêve, ou qu'elle se

reposait de son bonheur? Je ne sais.

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