|
Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
était sa chambre.
Emmelina se mit à pleurer.
- « Qu'as-tu, ma petite? demanda la vieille Jeanne. Pourquoi pleures-tu, mon enfant? pourquoi regardais-tu ce garçon comme tu as fait? Est-ce qu'il te donnait peur? »
- « Oh! non! » dit Emmelina en cachant son front dans les bras de sa fidèle servante.
- « S'il ne te faisait pas peur, pourquoi t'es-tu détournée? Tu voudrais peut-être que je le rappelasse? »
Emmelina attacha ses beaux yeux sur la vieille femme et lui dit d'une voix profonde et tremblante d'émotion « Oui, rappelle-le! »
Jeanne ne comprit pas à coup sûr le sentiment qui faisait parler la jeune malade.
Elle courut vers l'escalier et appela l'artisan. Celui-ci s'empressa de remonter. - « Mademoiselle veut vous voir, lui dit la vieille femme. Tiens, mon Emmelina, le voilà revenu ce petit jeune homme. Veux-tu lui parler? Qu'est-ce que tu as à lui dire? Veux-tu que je lui parle pour toi?
- « Oui, » dit Emmelina.
- « Que faut-il lui dire? »
C'était une scène enfantine. Dans l'esprit de la vieille domestique et dans celui du tourneur, il ne s'agissait que de distraire puérilement une enfant malade, mais que ces apparences étaient vaines et insolemment fausses
Tandis que Jeanne s'épuisait en propositions et en observations niaises, Emmelina se livrait tout entière à la contemplation passionnée de ce qu'elle aimait. Son âme était absorbée par le bonheur étrange de l'amour qui vit pour lui-même. Combien cet amour-là peut-il durer chez les êtres ordinaires? Peu de temps sans doute, si même il existe jamais; mais ce n'est d'une telle question qu'il s'agit ici. Pour Emmelina, c'était le bonheur complet, l'extase entière.
Elle n'avait ni écouté, ni entendu la série de questions que Jeanne avait adressées en son nom: partant elle n'y répondit rien. Ce que voyant, sa domestique se mit à causer pour son propre compte avec le tourneur.
Jeanne questionna le jeune ouvrier sur son âge, sur son état, sur sa situation. Emmelina faisait grande attention aux réponses. Elle sourit d'une façon tout émue, quand le petit voisin se plaignit de la dureté du temps et de la peine qu'il avait à gagner sa vie, et qu'il ajouta
- « Ma foi! il y a des moments où l'on me donnerait un peu plus d'argent que je n'en gagne, que je serais fort content! »
Emmelina prit la parole et dit à Jeanne - « Allons dans ma chambre ».
- « Oui, ma petite... Eh bien! adieu mon garçon, à revoir! »
- « Non! » dit Emmelina.
- « Tu veux qu'il vienne dans ta chambre avec nous? »
- « Oui » dit Emmelina.
|