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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
nommer fortunées, il s'en fallait bien.
Quelques jours avant le mariage du comte Cabarot, de grands événements arrivèrent toutefois pour cet amour; c'était bien peu de chose, mais l'importance des faits est toute relative. Racontons-les comme ils se sont passés et sans rhétorique.
La cuisinière eut le malheur de casser une chaise dans son antre. M. Irnois, au fond de son coeur, ne détestait pas ces incidents domestiques qui donnaient lieu a son éloquence de s'exercer pleinement. Chaque matin, en robe de chambre, il faisait la visite du maître par toute la maison, et lorsqu'il remarquait un détail défectueux, tel qu'une serviette hors de sa place, une bouteille débouchée, une bûche mal placée, il commençait un discours ab irato qui portait la terreur dans l'âme des coupables.
Pour éviter d'être foudroyée par une de ces pièces oratoires, la cuisinière ayant cassé sa chaise, prit conseil du secrétaire intime et de sa fidèle compagne Jeanne, puis elle monta en hâte trois étages et alla conter son méfait à l'ouvrier tourneur. Celui-ci s'empressa de mettre à la disposition de la belle désolée, son talent, ses outils, et son bois, et il entra ainsi dans l'appartement de M. Irnois, où il n'avait jamais mis le pied.
Le hasard voulut qu'au moment où Emmelina traversant l'appartement, non pas portée, mais appuyée, par Jeanne, essayait dans son domaine une de ces promenades qu'elle ne consentait plus à faire que lorsque le tourneur n'était pas a sa fenêtre, et qu'elle l'avait attendu longtemps en vain, elle se trouva face à face avec le jeune homme.
Le coup fut électrique. En le voyant à quelques pas devant elle, Emmelina éprouva une sensation comparable à celle de ces gens à qui l'on met une vive lumière devant les yeux. Elle poussa un cri et rejeta sa tête en arrière. Dans ce mouvement brusque, son bonnet mal attaché tomba, son peigne se défit, ses beaux cheveux blonds se déroulèrent en boucles innombrables sur les épaules. Soudain on vit aussi s'animer ses grands yeux et je ne crains pas de dire qu'avec toutes les imperfections de sa personne, elle eut à ce moment une exquise beauté.
Oui! exquise, c'est le mot qui convient. Il ne pouvait être question pour la pauvre enfant d'un de ces triomphes de grâces réelles qui l'eussent fait admettre par le berger troyen à lutter sur le mont Ida avec les trois déesses. Mais si, douée de l'expression sublime qu'elle eut à ce moment, elle eût été, sur le bord d'une fontaine, rencontrée par quelque voyageur allemand, celui-ci l'aurait prise pour une de ces séduisantes ondines dont les charmes surnaturels passaient avec raison pour irrésistibles.
À cette apparition singulière, le jeune homme s'effraya presque. Il ôta respectueusement son bonnet, hésita une minute, regarda Emmelina croyant qu'elle allait dire quelque chose; mais elle ne dit rien. Elle se contentait de le regarder avec l'expression la plus poignante que l'on puisse se figurer. Elle restait la tête rejetée en arrière, les yeux fixés sur lui, se tenant au bras de Jeanne qu'elle serrait avec force et ne trouvant pas un seul mot à articuler. Ce qu'elle éprouvait n'était pas à la vérité facile à dire. Des personnes plus habiles que la jeune fille à reconnaître leurs sentiments, à démêler leurs impressions, n'en seraient certainement pas venues à bout, si elles se fussent trouvées sous le poids de la passion véhémente qui dominait à cette heure Emmelina. Elle était plongée dans une situation analogue à celle des extatiques qui, par la force de la prière, se sont élevés au-dessus du sol.
L'ouvrier, voyant que Mlle Irnois ne lui parlait pas, se dit en lui-même « En voilà une folle! »
Il gagna la porte, l'ouvrit, passa, la referma et descendit l'escalier pour gagner l'autre corps de logis où
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