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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

On a vu ce qui en advint. L'illusion d'Emmelina, brutalement heurtée, rendit, comme un vase d'airain, un
son strident et plaintif, dont la vibration était effrayante. Mais enfin ce son, si longtemps qu'il se

prolongeât, finit par cesser; les plaintes, les larmes s'arrêtèrent, l'oubli vint avec la disparition de l'objet

qui avait causé la douleur et, obstinément, Emmelina retomba dans son illusion.

Quand elle se retrouva à sa croisée, qu'elle eut tiré le rideau, ouvert le vitrage, et qu'à vingt pas d'elle,
l'être aimé, courbé sur son établi, lui apparut, elle perdit la pensée de Cabarot, et du reste aussi

complètement que si elle ne l'eût jamais eue. Tout son bonheur lui revint avec les flammes accoutumées;

et, avec le même abandon, la même confiance, la même extase que la veille, elle se laissa aller à cette

contemplation qui gonflait de vie sa pauvre poitrine et usait par son ardeur le peu d'existence que le sort

avait départi à cette organisation maltraitée.

On est peut-être curieux de savoir si une passion aussi véhémente, aussi belle, avait produit quelque effet
sur l'être qui en était l'objet. D'ordinaire ce me semble, le lecteur d'une histoire s'intéresse à celui qui a

l'initiative en amour, et n'aime pas à le savoir opprimé ni malheureux.

Cette disposition bienveillante n'aura pas ici grande satisfaction. La seule sensation que fit Emmelina sur
son voisin fut toujours celle d'une petite personne fort désoeuvrée et très curieuse qui, grâce à l'immense

fortune de son père pouvait vivre dans la fainéantise (je me sers presque des expressions de l'ouvrier),

passait son temps à voir ce qui se passait chez les voisins. Il s'en expliquait quelquefois dans ces termes

avec sa bonne amie Francine, la petite lingère au pot de giroflée.

- « A-t-on de la chance, s'écriait-il, de pouvoir employer ainsi toute sa journée les bras croisés, dans un
bon fauteuil, à ne rien faire et à regarder en l'air! c'est, ma foi, une profession qui me conviendrait! »

Francine était femme, et ses idées plus vives arrivèrent plus près de la vérité.

- « Veux-tu que je te dise? déclara-t-elle un jour à son amant, je suis sûre que Mlle Irnois en tient pour tes
beaux yeux! »

- « Allons donc! répondit l'ouvrier. Une bossue comme elle! et qu'en outre on dit idiote! Le diable
m'enlève si j'en voudrais avec tous ses écus! »

Franchement il ne croyait pas à l'amour qu'il inspirait. M. Irnois était fort connu dans le quartier, et
l'ouvrier nourrissait pour lui ce profond respect que l'argent ne mérite pas en général, mais obtient le plus

souvent, et sans le demander. Aussi le petit tourneur se fût-il bien gardé d'offenser un homme aussi

respectable et aussi puissant; mais il ne fallait pas moins qu'une telle autorité pour l'empêcher de faire des

niches à Emmelina. Quelquefois même, le turbulent garçon secoua le frein de la crainte jusqu'au point de

chanter malicieusement, quand Emmelina le regardait trop longtemps, quelque chanson délurée dans le

but de la faire retirer de la fenêtre. Mais à sa grande surprise, ce moyen n'avait jamais réussi. C'était tout

simple! la jeune fille ne comprenait pas un mot à ces badineries et ne se sentait impressionnée que par le

ton joyeux de la romance.

- Ma foi! disait le tourneur, elle est tout de même assez effrontée, Mlle Irnois; je lui chante des drôleries à
faire dresser les cheveux sur la tête, et elle ne sourcille pas! »

- « Gamin! s'écriait Francine, est-ce que tu ne rougis pas de débaucher les jeunesses? Je te dis que la
pauvre bossue perd la tête pour toi. »

Francine n'aimait pas Emmelina. Ainsi les amours de notre héroïne n'étaient pas celles qu'on peut

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