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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
Aussi indifférente qu'autrefois au reste des événements de la vie, elle existait dans le coin de passion qui s'était ouvert pour elle; elle ne souhaitait rien, ne prévoyait rien; elle aimait comme un chien aime son maître, sans passé, sans avenir, sans exigence, sans gaîté même à vrai dire, car la puissante sensation par laquelle son être était dominé ne saurait avoir pour nom un des mouvements, un des états ordinaires de l'âme. Elle n'était pas heureuse; si je l'ai dit, je me suis trompé; elle était plus qu'heureuse, elle était vivante! Vivante, oui! Mais dans son amour seulement, car, de tout autre côté, plus morte que jamais.
Voilà dans elle situation se trouvait Emmelina le soir où elle accepta avec un bonheur si vif l'idée de quitter sa famille pour suivre le comte Cabarot, singularité qui excita tant de surprise.
CHAPITRE VI.
Ainsi possédée par cette passion si fervente et d'un caractère presque mystique. Emmelina, plus que jamais, ignora ce qui se passait autour d'elle; et à cette remarque faite dans le chapitre précédent, que son intelligence ne s'accrut nullement en raison du progrès de l'exaltation de son âme, je pourrais ajouter qu'elle devint encore plus nulle que par le passé sur tous les points qui tiennent à l'existence ordinaire. Ainsi autrefois, dans son fauteuil, sur le sein de sa mère, dans les bras de Jeanne, elle prenait quelquefois part à la vie de tous: un incident réussissait à la frapper; il arrivait (rarement sans doute, mais enfin il arrivait quelquefois) qu'un mot l'attachait, et alors elle souriait, ou donnait une marque quelconque de plaisir. Du moment qu'elle fut amoureuse, cette faible part à l'existence commune lui fut aussi retirée. Elle devint comme les gens dont parle l'Évangile, qui ont des oreilles et des yeux, mais qui ne voient ni n'entendent. M. Irnois et le reste de l'aréopage traitaient cela d'indifférence croissante; les dignes bourgeois se trompaient: c'était impuissance. L'amour avait fait pour cette nature embrumée tout ce qu'il avait pu; il s'en était emparé, il l'avait absorbée, il l'avait introduite dans son univers, et l'avait absolument détachée de tout ce qui n'était pas lui.
Pour Emmelina l'univers entier, c'était l'espace qui s'étendait de son fauteuil à la fenêtre de l'artisan, distance immense qu'en un élan passionné, son désir franchissait dix fois le jour, mais que sa volonté ne songeait pas, ne pouvait pas songer à détruire par les moyens matériels dont son pauvre esprit ne suffisait pas à lui révéler l'existence.
Quand on lui proposa de quitter la maison paternelle et d'aller vivre ailleurs avec un être différent de tous ceux qui l'entouraient, elle ne fit pas réflexion que cet être pouvait être différent aussi de celui dont elle était possédée. Comment aurait-elle pu imaginer cela? J'ai dit que c'était son univers. N'est-il pas évident que la création pour elle ne comptait qu'une seule personne? Les paroles de sa mère firent éclater dans son âme un cantique de béatitude, de bonheur infini; elle ne supposa pas même qu'il lui fût possible, matériellement possible de changer d'existence sans commencer une autre vie qui eût pour but unique l'artisan. Lui faire comprendre le contraire, si on l'eût essayé, aurait été à ce moment impossible, oui impossible! Et comment faire concevoir à cette folle qui n'avait qu'un flambeau mystique qu'elle était la fille d'un millionnaire, qu'un conseiller d'État recherchait sa main, que le chef d'un grand Empire disposait d'elle pour récompenser des services politiques, et qu'il lui fallait se préparer a devenir une grande dame?
On aurait pu tenter cette explication, mais elle n'aurait eu d'autre succès que de frapper l'oreille inattentive d'Emmelina par un déluge de paroles aussi peu comprises les unes que les autres. Il ne fallait, pour faire entrer la réalité dans cette tête barricadée, rien moins que le contact du fait lui-même. Il fallait que le comte Cabarot parût en personne. C'est ce qui avait eu lieu.
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