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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
modernes donnent a ce mot, ou fort plaisante dans la signification plus gracieuse que lui prêtaient nos aïeux.
La grisette tenait à la main un pot de giroflée et le posa en cérémonie sur le bord de la fenêtre. Puis elle rentra dans l'intérieur de la chambre et revint avec un vase plein d'eau dont elle arrosa largement les pétales bruns et jaunes de l'odorante fleurette, tandis que les gouttes tombaient en pluie sur le mur. Et quand c'en fut fini avec les fleurs, l'ouvrier prit la tête de sa jolie connaissance et l'embrassa sur les deux joues sans qu'elle se défendit beaucoup.
Emmelina voyait tout. Elle n'eut pas de jalousie; non, ce ne fut pas un sentiment jaloux qu'elle éprouva. Son orgueil, sa colère ne s'allumèrent pas contre la grisette ni contre le jeune homme; elle ne sentit pas de haine; elle n'eut pas l'amertume cruelle d'un amour qui se croit méconnu ou trahi; mais une tristesse profonde, mêlée d'un mystérieux redoublement de curiosité, envahit tout son être. Dans ce baiser si joyeusement donné et reçu, il y eut pour elle tout un monde de secrets, dont il fut impossible à son innocence et à son imagination privée d'ailes, hélas! de découvrir le mot. Le voile qui lui cachait ce qu'elle aurait voulu savoir s'agita, mais ne se déchira pas, et elle pleura longtemps, tout le reste de la soirée, sans savoir pourquoi elle pleurait. Du reste elle avait conçu si peu d'humeur et était même si peu portée de mauvaise volonté contre la grisette qu'en ouvrant sa fenêtre le lendemain, elle désirait vaguement la revoir.
Il y a un conte de La Fontaine dont je suis quasiment fâché d'introduire le titre jovial dans cette pudique et un peu mélancolique histoire; mais il rend si bien, si justement ce que je veux expliquer, quoique dans un sens différent sans doute, que je n'ai pas le courage de me priver de son secours: « Comment l'esprit vient aux filles. »
Beaucoup de filles ont l'esprit allègre, avant que l'amour soit accouru pour lui délier les jambes. Emmelina, comme on sait, la pauvre enfant, n'était pas de ce nombre, et même l'amour ne pouvait pas se vanter de lui donner de l'esprit. Il ne lui apprit ni la ruse ni la réflexion; mais il lui découvrit, comme nous l'avons vu, le secret d'avoir une volonté, celui de désirer quelque chose, celui de trouver en elle-même un ardent plaisir. Non, ce ne fut pas de l'esprit que l'amour lui donna. Le cadeau de Dieu fut-il meilleur? fut-il pire? - Je laisse ce point à décider aux philosophes et aux femmes. - Il lui donna une âme.
Elle n'en avait point auparavant; ou si l'on veut absolument me contredire, l'âme dont l'avait gratifiée la nature a sa naissance était si pesante, si engourdie, si bien liée dans les noeuds misérables d'une conformation imparfaite, que c'était tout comme si elle n'eût pas existé. Maintenant qu'Emmelina aimait, cette âme avait reçu le feu de vie, et s'était, non pas dressée debout, car il semblait que dans ce corps tortueux, la voûte fût trop surbaissée pour que l'âme pût s'y développer à son aise, mais elle s'était, en se repliant sur elle-même, donné une énergie et une ardeur tout extatiques dont la puissance eût vraiment effrayé tous ceux qui auraient pu la contempler, je veux dire la comprendre.
Emmelina, encore une fois j'y insiste parce que ce point est essentiel pour que l'histoire de Mlle Irnois soit bien comprise, Emmelina ne cherchait en aucune façon à se rendre compte du comment et du pourquoi de ce qui se passait en elle. Elle ne savait pas même le nom du sentiment qui possédait son être tout entier d'une manière aussi étrange.
Faut-il pousser l'aveu jusqu'à l'extrême? Avant le jour où elle avait pour la première fois contemplé, avec un bonheur vraiment épanoui, le jeune homme à sa fenêtre, elle n'avait eu aucune vie morale, elle était presque idiote; à dater de ce moment elle était devenue une sorte d'extatique.
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