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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
Eh bien! c'est pourtant ce qui avait fini par arriver. Le développement physique d'Emmelina avait été précoce plus qu'il ne l'est d'ordinaire dans nos climats: ce fait n'est pas rare chez les personnes que la nature a d'ailleurs maltraitées. Il était difficile qu'un je ne sais quoi plus tendre ne se mêlât pas bientôt à la curiosité qui attirait les regards de Mlle Irnois du côté de la joyeuse mansarde. Avoir les yeux fixés sur cette benoîte croisée lui devint enfin un besoin impérieux, et ce fut alors qu'elle commença à vouloir rester seule dans sa chambre. Aux premiers jours de sa contemplation mystérieuse, elle n'avait voulu confier son plaisir, tout petit qu'il fût, à personne; aux jours de sa joie, de son ivresse, de son bonheur, le mystère fut commandé plus impérieusement encore par le voeu secret de son âme. Il lui devint si nécessaire, le contraire lui parut si odieux, si mortel pour le sentiment qui l'animait, que son caractère prit une nouvelle allure. Ce fut à ce moment qu'elle eut ces accès de volonté dont chacun s'étonna et qu'elle habitua parents et domestiques à ne pas entrer chez elle avant d'avoir prévenu par un coup frappé à la porte. Alors, avertie, elle se rejetait en arrière dans son fauteuil, poussait la croisée, et recevait le visiteur bien ou mal, suivant sa disposition du moment, plus souvent mal que bien, car on la troublait; bref, elle vivait pour la première fois.
Ce grand mystère dont elle entourait sa passion montre bien qu'il y entrait quelque chose des sens. L'âme a sa pudeur sans doute; mais cette pudeur-là n'est, chez les amoureux, qu'un reflet des flammes qui brûlent ailleurs dans leur être.
Un jour Emmelina reçut une impression bien inattendue et bien singulièrement obscure d'un événement qui paraîtra fort naturel. Il commençait à se faire tard; c'était vers huit heures du soir en été, et l'on sait qu'à ce moment, bien que la clarté du ciel soit encore assez vive, le cristal des airs commence pourtant à se mélanger de quelques teintes plus ternes.
La journée avait été chaude, et tout le jour Emmelina avait vu son tourneur, la figure échauffée par le travail, les cheveux en désordre et sa chemise entrouverte, sans cravate, livrant sa blanche poitrine aux souffles d'air qui peuvent s'égarer au-dessus des toits de Paris.
À ce moment, le jeune homme était assis sur le rebord de sa fenêtre, jambe de ci, jambe de là, occupé à brosser avec une délicate attention, sa casquette de dimanche. Tout-à-coup, à un signe de tête, accompagné d'un sourire, qu'il adressa au fond de sa chambre, Emmelina put comprendre que quelqu'un entrait, quelqu'un d'ami en vérité, car l'ouvrier ne se dérangea pas autrement. Au contraire, il se mit à brosser sa casquette avec plus d'entrain qu'auparavant, et même, quand la casquette eut atteint son plus haut degré de lustre, il attira à lui un habit qui sans doute était posé sur une chaise dans l'intérieur de la chambre, et fit subir à cet ornement futur de son corps la même opération dont il venait de faire les frais pour l'ornement de sa tête.
Ces menus détails ne sont rien pour le lecteur, et pas davantage pour l'auteur de ce récit, on peut le croire! Mais ils faisaient toute la vie d'Emmelina.
L'ouvrier en était peut-être à son dixième coup de brosse sur la manche de son habit, et au mouvement de ses lèvres, on voyait qu'il causait et riait avec la personne qui était entrée dans la chambre, quand cette personne apparut à son tour aux yeux d'Emmelina.
C'était une jeune fille assez jolie, une grisette. Elle était gentiment atournée comme pour une partie de plaisir. Son bonnet étalait une magnificence luxuriante de rubans roses dont la teinte assez vive luttait sans désavantage avec la couleur relevée de ses joues. Cette bonne fille riait du meilleur rire, ce qui peut donner à croire également que la conversation avec l'ouvrier était fort plaisante dans le sens que les
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