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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
du quartier des Lombards donnait, quant aux chambres à coucher, sur une cour assez sombre. Cette cour était, comme on le pense bien, carrée et entourée des trois autres côtés de bâtiments fort élevés et percés de fenêtres, comme était aussi la face dans laquelle s'enterrait le logis du modeste millionnaire.
Au cinquième étage, vis à vis les deux fenêtres de la chambre à coucher d'Emmelina, et par conséquent trois étages au-dessus d'elle, était une mansarde de fort méchant aspect, placée juste à la naissance du toit, qui n'était pas faite pour attirer longtemps le regard. Mais à cette triste fenêtre travaillait tout le jour un jeune ouvrier tourneur... On commence, j'imagine, à entrevoir où nous allons en venir. Et, en vérité, ce jeune ouvrier était remarquablement joli; à peine devait-il avoir dix-huit ans; des cheveux blonds bouclés naturellement, une physionomie de fillette, et d'autant plus qu'il prenait très bien l'air fort timide et réservé, lorsque par hasard il venait quelqu'un dans sa mansarde pour lui parler, pour lui faire quelque commande par exemple. D'ailleurs le petit ouvrier était joyeux comme un pinson, chantait tout le jour à gorge déployée, et passait même quelques instants, quelques quarts d'heure de sa journée assis sur le rebord de sa fenêtre, à manger son déjeuner ou son dîner, en regardant chez les voisins. C'était moins un garçon qu'un vrai moineau, tant il était haut niché, gai, chantant, agile et remuant.
Voilà la cause des émotions d'Emmelina.
Il s'était passé naturellement bien du temps avant que la fille de M. Irnois eût levé ses yeux nonchalants jusqu'à la mansarde du cinquième et lorsqu'elle l'avait fait pour la première fois, elle n'avait eu certes aucun pressentiment de ce qui allait advenir à son coeur. Cette pauvre nature stagnante n'avait pas assez de force en elle-même pour rêver ni pour désirer, une passion vive ne pouvait commencer pour elle à l'instant, sur le coup; les passions de ce genre n'appartiennent qu'aux êtres vivaces, qui sont toujours pressés par instinct de se mettre en action, Emmelina n'était pas, tant s'en fallait, de ces êtres-là.
Mais sur les âmes qui ne sont que faibles et qui ne sont pas gâtées, il est plusieurs choses qui n'emploient jamais vainement leur puissance: la gaîté, la jeunesse et la beauté. Quand Emmelina, dans ses longues heures d'oisiveté, eut contemplé quelquefois son jeune voisin, elle trouva, à ce spectacle d'un être si différent de ce qu'elle était elle-même, une sorte de satisfaction qui, dans cette nature incomplète, se manifesta par un bien-être inanalysé. Du moment qu'elle éprouva quelque plaisir à contempler le voisin, ce lui devint un but, une préoccupation constante, une nouveauté exquise; car jamais encore elle n'avait joui de ce bien, de s'attacher à quelque chose: sa mère, son père, ses tantes, sa bonne, son ourlet et son Chat botté, ne constituaient pas dans son existence des accidents causés par elle-même, et ne lui produisaient pas plus d'impression que l'air qu'elle respirait.
Mais pour sa nouvelle connaissance, ce fut tout différent. Elle l'avait en quelque sorte créée, imaginée elle-même. Personne n'était intervenu dans le plaisir qu'elle se forgeait et elle trouva bientôt une jouissance infiniment délicate, la plus grande qu'elle eût jamais goûtée, à regarder ce petit jeune homme.
Emmelina n'agissait jamais par volonté réfléchie; toutes ses actions étaient, comme celles des êtres guidés par la raison moins que par l'instinct, des résultats d'une impression embrumée dont jamais elle n'eût su donner la cause ni aux autres ni à elle-même. Aussi ne fut-ce ni par dissimulation, ni par crainte qu'elle s'appliqua dès les premiers moments à se cacher à tout ce qui l'entourait.
Lorsque Jeanne, ou quelque autre personne était auprès d'elle, elle ne soulevait pas les rideaux ordinairement fermés de sa fenêtre; et en cela elle poussait la précaution bien loin, car jamais on ne se fût imaginé, même l'eût-on vue tout le jour regardant vers la mansarde, qu'elle attachait l'intérêt le moindre à l'individu du jeune ouvrier.
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