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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
L'évanouissement s'était dissipé comme tout se dissipe, mais en laissant à la jeune fille une torpeur physique et une sorte de désolation dont on pouvait aisément se rendre compte en la regardant. Elle était beaucoup plus pâle que d'ordinaire, et ses yeux avaient perdu l'éclat particulier dont tout le monde avait été surpris autour d'elle depuis quelque temps.
Évidemment, à l'exaltation avait succédé l'abattement, au délire d'une espérance inconnue, un désespoir dont il était impossible de concevoir la cause. On n'y comprenait rien et, pour tout dire, ce fut presque avec satisfaction que Mme Irnois et ses soeurs virent s'éloigner l'objet de toutes leurs tendresses. Car, en sa présence, on ne pouvait qu'accumuler des questions qui restaient sans réponse; et, en son absence du moins, on avait toute liberté d'épuiser les différentes séries de commentaires et de suppositions dont les imaginations féminines ne sont jamais privées. C'était peu de chose sans doute pour arriver à la découverte de la vérité; mais c'était beaucoup pour se consoler d'un mal que l'on croyait irrémédiable, puisqu'on en ignorait la source et qu'on ne prévoyait pas même pouvoir la découvrir.
- « Avec toute autre qu'Emmelina, disait la mère désespérée, il y aurait un moyen quelconque d'obtenir des confidences; mais cette petite est tellement taciturne que jamais on ne parviendra à la faire parler. Et cependant comment se résoudre à ignorer pourquoi elle était si joyeuse depuis quelque temps, pourquoi l'idée d'épouser le comte a paru d'abord lui faire si grand plaisir, et enfin pourquoi lorsqu'elle a vu ce même prétendu qu'elle attendait avec tant d'impatience, elle est tombée dans un tel chagrin et n'a seulement pas voulu le regarder? A-t-on jamais imaginé des parents plus malheureux que nous? Pour moi je ne crois pas qu'il en existe; et si j'avais jamais pu prévoir que ma propre fille manquerait à ce point de confiance envers moi, j'aurais maudit mille fois déjà le jour où elle est née. »
- « Ne dites pas de sottises! s'écria M. Irnois qui rentrait dans la salle à la fin de cette tirade. Cette petite me paraît assez désolée sans qu'il soit besoin de l'accabler d'injures. Je voudrais pour tout au monde n'avoir pas fait fortune et que l'Empereur n'eût jamais entendu parler de moi. Je ne serais pas forcé de donner mes écus à ce Mr Cabarot. »
Tandis que père, mère et tantes se désolent à loisir et se chamaillent entre eux, suivons Emmelina dans sa chambre. À peine y est-elle arrivée, à peine s'est-elle placée dans son fauteuil dans l'angle ordinaire de la fenêtre, qu'elle renvoie Jeanne, et lorsqu'elle se trouve seule, bien seule, elle ouvre les battants de cette croisée que presque toujours on laissait fermée; ses yeux glissent un regard avide dans l'intervalle, et à mesure qu'elle contemple un point sur lequel semblent fixées toutes les forces de son âme, la rougeur reparaît sur ses joues, le feu, l'animation dans ses prunelles, le sourire sur ses lèvres, l'existence, la vie dans tout son être. La malheureuse fille ne semble plus vivre de sa vie ordinaire. Il semble à la voir qu'elle soit en quelque sorte transfigurée; c'est bien la même personne si l'on veut, ce n'est plus le même individu; c'est bien Emmelina, mais ce n'est plus Emmelina boiteuse, bossue, contrefaite, disgraciée de la nature, Emmelina au cerveau faible, ignorante, apathique. Ce n'est plus même un corps si l'on veut bien me permettre de poursuivre aussi loin que possible l'image de ce qu'elle me produit à moi, l'auteur, à moi qui la vois; elle ressemble à ces Chérubins dont parlent les écrivains mystiques de l'Église, qui sont tout amour, toute passion et que, pour cette cause, on ne représente qu'avec une tête entourée d'ailes de flamme.
Telle apparaît Emmelina: c'est un visage de Chérubin enflammé de tendresse. Oui! de tendresse! Puisque nous sommes seuls avec elle dans sa chambre, c'est le moment de savoir tout ce qui se passe en elle depuis quelques semaines.
Comme il a été dit au commencement de cette histoire, la maison de M. Irnois située dans une des ruelles
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