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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

un droit à prodiguer ici mes soins. Mais je comprends du moins vos inquiétudes maternelles, et je me
retire. Adieu, Madame; adieu, Mesdemoiselles, à demain. Recevez mes profonds respects. »

Il saisit la main de Mme Irnois et la baisa avec effusion; il fit la même faveur aux mains sèches et tannées
des deux vieilles filles; il glissa un napoléon dans les doigts de Jeanne. Puis, se retournant, il prit M.

Irnois par le bras et l'entraîna avec lui vers la porte... Bien lui prit de le tenir ferme, car s'il n'eût dépendu

que de sa volonté, le futur beau-père n'aurait pas suivi son futur gendre.

- « Que me voulez-vous? dit M. Irnois, arrivé dans l'antichambre à la remorque, ne voyez-vous pas qu'il
faut soigner ma fille? »

M. Cabarot prit un ton mitoyen entre la débonnaireté et la raideur impérieuse.

- « Mon cher Monsieur, j'ai vu Mademoiselle votre fille et elle me convient sous tous les rapports.
J'obéirai très aisément à l'Empereur. À quand fixons-nous la signature du contrat? »

- « Diable! vous allez vite! »

- « C'est mon usage. Et d'ailleurs l'Empereur le veut. »

- « Mais l'Empereur ne sait pas que ma fille est malade? »

- « Nous la soignerons. Il faut en finir. L'Empereur n'aime pas les résolutions qui traînent. »

- « Mais si Emmelina ne veut pas de vous? »

- « Ce sont là des caprices de jeunes filles auxquels des hommes sages tels que vous et moi ne doivent
pas s'arrêter. Comme père, il doit vous suffire d'avoir une confiance entière dans ma probité. »

- «Mais je ne vous connais pas! »

- «Et comme sujet, reprit Cabarot d'une voix haute et grave, vous devez obéissance à l'Empereur. »

Irnois sentit passer dans ses membres un frisson d'épouvante. Il se trouva si fort à la discrétion de
Cabarot, qu'il fut sur le point de tomber à ses pieds et de lui demander pardon.

- « Eh bien! à quand le contrat? » reprit l'impassible épouseur.

- « Quand vous voudrez. »

- « Je vais donc passer sur-le-champ chez mon notaire et lui donner ordre de s'entendre avec le vôtre.
Nous serons aisément d'accord. Vous n'avez pas d'autre héritier que la future comtesse Cabarot? C'est

très bien! Adieu donc et à demain! »

- « Je voudrais, s'écria Irnois, quand le conseiller d'État ne fut plus à portée de l'entendre, que tous les
diables pussent te tordre le cou dans la nuit! »

CHAPITRE V.

La pauvre Emmelina demanda aussitôt après le départ du comte à rentrer dans sa chambre, et toute sa
famille était vraiment trop affectée et étonnée pour avoir la force de contrarier, même par une simple

observation, les volontés de celle qui produisait sur tous ses entours à peu près l'effet touchant d'une

martyre.

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