|
Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
Et elle étendait ses deux bras, et elle se penchait en avant avec une passion indicible.
- « Vrai Dieu! se dit le Comte Cabarot, elle est horrible cette malheureuse éclopée, et furieusement vive! »
Et comme il avait bien réfléchi ainsi qu'on l'a vu et qu'il s'était cuirassé contre les dégoûts probables de l'aventure, il se précipita bravement au devant de sa fiancée et voulut lui prendre les mains pour les baiser avec autant de feu qu'il en était capable.
Mais Emmelina ne le regarda seulement pas, et retirant ses mains comme on fait à un opportun, s'écria:
- « Où est-il donc? »
- « Mais devant toi, dit sa mère; voilà M. Cabarot avec qui tu veux t'en aller. »
Emmelina se jeta en arrière dans les bras de Jeanne, en poussant un cri d'horreur et d'effroi!
- « Je ne le connais pas, dit-elle en pleurant. Ce n'est pas lui! Jeanne, ce n'est pas lui! »
Elle se mit à sangloter. Son père la prit dans ses bras, elle le repoussa. « Laissez-moi, » dit-elle.
On la plaça dans son fauteuil, et elle continua à pleurer sans vouloir lever la tête, ni regarder son fiancé, qui maintenait toujours avec soin sur ses lèvres son sourire courtois et soumis.
Au fond du coeur, le Comte Cabarot était impatienté outre mesure.
- « Quoi! pensait-il, ce n'est pas assez d'avoir une femme bâtie comme celle que voilà? il faut qu'outre toutes ses difformités, je lui découvre encore une affection pour quelque fat! J'aurai bien à faire avec cette petite personne si je veux lui redresser l'entendement. Mais patience! J'en viendrai à bout. »
Le salon de Mme Irnois était cependant une vraie tour de Babel; on ne savait plus qu'y devenir. Après quelques sanglots après s'être tordu les mains, Emmelina, le visage noyé de larmes abondantes, était devenue pâle, pâle comme la mort, ses yeux s'étaient subitement ternis, elle était tombée à la renverse dans le fauteuil et s'était évanouie.
- « Voilà ma fille qui se meurt 1 » s'écria Mme Irnois.
- « Mille tonnerres! » hurla le fournisseur. Les deux tantes imitèrent les parents en accourant avec précipitation autour de la malade. Cabarot ne fut pas moins leste. Cette scène douloureuse rentrait pour lui dans les choses prévues. Il ne s'était pas attendu à en être quitte à moins, car il avait trop d'esprit pour supposer que l'affaire de son mariage, déterminée si brusquement par une volonté d'en haut, se pourrait conclure sans quelque récri du côté de l'indépendance violentée.
Il offrit gracieusement son flacon pour faire revenir à elle son adorable Emmelina, comme il lui plut de s'exprimer. Mais le flacon n'y faisait rien: Emmelina restait sans connaissance.
- « Mon Dieu! dit Mme Irnois en levant les épaules et en regardant Cabarot en face; tout ce monde qui est là autour d'elle lui fait plus de mal que de bien. »
Cabarot ne crut pas devoir jouer la sourde oreille; il pensa en avoir assez fait pour un premier jour.
- « Ah! Madame, s'écria-t-il d'un ton soumis, que je suis malheureux de ne pouvoir encore revendiquer
|