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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

d'une pièce, qui vous demande la permission d'être à son aise au milieu d'une famille qu'il estime. Sa
Majesté l'Empereur, dont la sagesse et la haute bonté égalent la puissance, a daigné penser que je

pourrais, par ma position, mon caractère, mes principes, assurer le bonheur de Mademoiselle votre fille,

qui, par son esprit et par ses grâces est digne de tout respect. Ne pensez-vous pas que cette auguste

approbation, en me comblant de reconnaissance, vous donne en même temps des garanties certaines de

ce que je suis! Non, l'Empereur, notre glorieux maître, ne voudrait pas sacrifier le bonheur d'une

personne aussi intéressante que Mlle Irnois. Veuillez me considérer, Madame, comme un fils respectueux

et dévoué; et bien que notre connaissance soit un peu nouvelle, agissez-en avec moi comme vous feriez

envers un ancien serviteur.

« Voilà, se dit-il en lui-même, après avoir débité ce discours, qui ne peut manquer de plaire à ces
pleutres. Je leur mets la bride sur le cou, nous allons devenir compères et compagnons. »

Quelques seigneurs de la Cour Impériale avaient une très forte tendance à se poser en très véritables
magnats devant les autres classes de la nation.

Mme Irnois salua légèrement le comte et lui répondit:

- « Vous êtes bien bon, je ne désirais pas marier ma fille. »

- « Ah! mon Dieu! pourquoi, chère dame? Elle a seize ans, elle doit avoir seize ans; n'est-ce pas l'âge où
le coeur commence à... »

- « Vous ignorez peut-être dans quel état de santé est notre Emmelina? »

- « J'ai ouï dire, en effet, que vous aviez conçu quelques inquiétudes sur sa poitrine, continua Cabarot de
l'air doucereux qui, pensait-il, réussissait si bien. Sans doute une croissance hâtive, le développement

précoce de l'intelligence...

Il ne faut pas trop vous inquiéter, chère et bonne dame; vous ne devez pas douter du soin avec lequel je
soignerai cette belle fleur! »

Toute la famille regardait le comte d'un air effaré. Évidemment il ne connaissait pas Emmelina; il ne
l'avait ni vue, ni entendue, et c'était la vérité: Cabarot avait bien su que, de par le monde, il existait un

richard nommé Irnois, et que ce richard avait une fille, mais il s'en était tenu à ce renseignement, et il ne

s'était nullement enquis du caractère, de la santé, de la beauté que pouvait avoir la femme dont il

convoitait la dot. Mais alors, comment Emmelina pouvait-elle être tombée amoureuse folle d'un homme

qui parlait si aveuglément de sa croissance trop hâtive et du développement précoce de son intelligence?

Voilà ce que M. Irnois et les trois femmes se demandaient avidement des yeux.

- « Monsieur, reprit Mme Irnois, vous n'êtes pas, je crois, bien informé de ce qui touche notre pauvre
enfant. Elle est contrefaite, je dois vous la dire. »

- « Ah! Madame, quel blasphème proférez-vous là? s'écria Cabarot qui vit se peindre dans son
imagination le profil d'une bosse. Je suis bien certain que vous exagérez quelque léger défaut tout a fait

insignifiant. D'ailleurs, serait-il vrai que Mademoiselle votre fille pût manquer absolument de beauté, que

sont les fragiles avantages des charmes physiques dans la vie de ménage? Ses grâces et son esprit... »

- « Sans doute, dit M. Irnois, mais elle ne dit jamais mot. »

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