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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

À peine Emmelina sortie, la bombe éclata: M. Irnois tomba dans un accès de colère et de désespoir qu'il
ne chercha plus à contenir; et les femmes, bien que faisant chorus avec lui, ne purent esquiver une bonne

partie de ses reproches. Il les accusa d'avoir reçu Cabarot en son absence, d'avoir souffert que Cabarot lui

enlevât l'affection de sa fille, d'avoir par sottise féminine monté la tête à une enfant innocente; il les

accusa, bref, de son mieux, et elles se défendirent autant qu'elles purent. Au fond, elles se croyaient

ensorcelées, comme aussi leur fille et nièce, car jamais de leur vie elles n'avaient aperçu l'ombre d'un

homme qui s'appelât Cabarot, et deux heures auparavant elles auraient encore juré qu'Emmelina ne le

connaissait pas plus qu'elles.

Mais, maintenant, elles ne savaient plus a quoi s'arrêter. C'était donc une désolation générale mêlée de
curiosité; car enfin, il devait y avoir un mot à l'énigme, et le temps, certes, le ferait connaître.

Le lendemain, à midi, le secrétaire intime, remplissant les fonctions d'introducteur, annonça dans le salon
qu'un Monsieur demandait à voir Mme Irnois.

- « Comment s'appelle-t-il, ton Monsieur? »

- « Il dit qu'il s'appelle le comte Cabarot. »

- « Ah! grands dieux du Ciel! » s'écria toute l'assemblée; « M. Irnois, faites entrer ce monsieur. »

M. Irnois alla en rechignant, mais poussé par la sainte terreur de l'autorité impériale, au devant de son
futur gendre; il le trouva dans l'antichambre, se débarrassant de son carrick.

Le comte Cabarot avait fait une toilette de fiancé, il avait pensé que la parure la plus soignée semblerait à
la famille dans laquelle il s'introduisait une preuve d'égards. Comme il les savait fort bourgeois, il avait

aussi étalé ses ordres et ses croix sur sa poitrine, dans le but de les éblouir quelque peu.

- « Ma façon de m'introduire auprès de leur fille, s'était-il dit, est un peu vive; maintenant que nous
sommes entré au moyen d'un coup d'éclat, c'est d'une bonne politique que d'atténuer l'effet produit par

des procédés convenables. »

Il mit tout à la fois en oeuvre ce système de conduite, aussitôt que la longue figure de M. Irnois se
présenta à lui. Le train du corps penché en avant, la tête rejetée en arrière, les yeux, les joues, la bouche,

tout souriant, les deux mains affectueusement tendues.

- « Eh! bonjour donc, Monsieur! s'écria-t-il; permettez-moi l'indiscrétion de venir vous troubler si vite! Je
n'ai fait que vous entrevoir hier au château, et, je l'avoue, j'avais le désir le plus vif de vous serrer la

main! Voulez-vous bien me conduire auprès de votre charmante famille? Je brûle de lui être présenté. »

- « Monsieur, dit l'ancien fournisseur, vous pouvez me suivre si vous voulez. Madame Irnois, et vous,
Mesdemoiselles Maigrelut, voilà le Comte Cabarot dont l'Empereur m'a parlé. »

Le conseiller d'État salua plus bas qu'il n'avait fait pour le maître du logis, et en agitant sa main droite
d'une manière tout à fait galante et respectueuse. Quand il releva les yeux, il chercha à deviner laquelle

de ces trois personnes était la proie qu'il convoitait; mais il comprit bientôt que la tante Julie, la plus

jeune des trois soeurs, n'avait pas un profil de seize ans. Il se résolut à patienter, puis il engagea

l'entretien.

- « Mon Dieu, Mesdames, dit-il d'une voix doucereuse, vous voyez en moi un homme tout rond, tout

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