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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

CHAPITRE IV.

Tout le monde fut consterné, lorsqu'à la question de sa mère, on vit Emmelina soulever doucement la tête
de côté, et dire avec un sourire ineffable de douceur et des regards brillants:

- « Oui, Maman, je veux bien m'en aller. »

- « Comment! dit M. Irnois, tu veux bien t'en aller? Qu'est-ce que cela signifie!... Tu veux nous quitter
pour suivre ce Cabarot que tu ne connais pas? »

- « Si fait bien, répondit la pauvre fille en secouant la tête d'un air joyeux; si, je le connais!... Je veux
m'en aller avec lui. »

Chacun se regarda; mais plus on faisait d'efforts pour comprendre, moins on y parvenait. Il ne semblait
pas possible qu'Emmelina, toujours enfermée dans la maison, ne sortant jamais, eût pu connaître l'époux

que la volonté impériale imposait à ses parents.

- « Mais, dit Madame Irnois, où l'as-tu vu? »

- « Ah! ah! » répondit Emmelina fixement... et puis elle s'arrêta, réfléchit et reprit: « Je ne veux pas le
dire. »

- « Ne la contrariez pas, dit la tante Julie; elle aura sans doute rêvé quelque chose, et demain, vous la
verrez plus raisonnable; car elle est pleine d'esprit, cette petite Emmelina. N'est-ce pas, mon bijou, que tu

seras demain plus raisonnable? »

- « Je veux bien m'en aller avec lui, reprit Emmelina... Quand est-ce que je partirai? »

- « Ah! mon Dieu! dit Mme Irnois, élevez donc les enfants pour qu'ils soient aussi ingrats! Cette petite
qui est adorée ici, et qui ne songe qu'à suivre le premier malotru!... Emmelina, vous nous faites beaucoup

de peine! »

Emmelina resta fort insensible à cette plainte; elle souriait, elle riait, elle frappait ses mains l'une contre
l'autre; elle était en proie à une agitation nerveuse telle que jamais on ne lui en avait vu une pareille. Tout

le monde autour d'elle était confondu.

M. Irnois ne savait que penser, et était tout prêt à lancer des volcans de jurons. Sans y avoir beaucoup
songé, il se croyait sûr de l'éternel attachement de sa fille; il avait construit sur la mauvaise santé de cette

enfant tout un édifice d'espérances que le moment présent faisait crouler. La garder constamment auprès

de lui avait été le bonheur sur lequel il avait le plus fermement compté. L'heure présente était bien

cruelle.

Il se promenait de long en large dans l'appartement, mais il ne disait rien, il était trop affecté pour
pouvoir parler.

Les deux tantes et la mère pleuraient à chaudes larmes. La jeune fille n'y faisait pas la moindre attention.

Ce fut ainsi que la soirée finit dans une consternation profonde d'un côté, de l'autre dans une joie qui ne
cherchait pas à se contenir. Jamais on n'avait entendu chanter Emmelina. Quand Jeanne vint la prendre

dans ses bras pour l'emmener coucher, on l'entendit gazouiller des notes confuses aussi gaies que l'oiseau

puisse en conter aux arbres des bois.

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