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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
« Au nom de tous les Saints! s'écriaient les trois femmes, dites-nous ce qui vous est arrivé! »
« Je suis un homme perdu, ruiné par d'affreux scélérats, s'écria M. Irnois; voilà ce qui m'est arrivé, mille noms d'un...! Ah! mon Dieu! dans quelle affreuse position je suis! Vous ne savez pas ce qui se passe? Eh bien, donc, j'entre dans les Tuileries: une cohue, un bruit, une chaleur dont on ne se fait pas l'idée! J'étais pressé de voir l'Empereur pour savoir ce qu'il me voulait et m'en retourner. J'arrive dans un dernier salon; on m'avait ôté ma lettre des mains, je ne sais qui, je ne sais comment: j'étais ahuri! Un grand homme tout brodé, avec des épaulettes et un grand ruban rouge en travers, me pousse par l'épaule, car, ennuyé de tout ce fracas, je ne bougeais pas plus qu'un terme. Je ne voyais plus rien! et je me trouve nez à nez avec l'Empereur »
« Avec l'Empereur! » répéta l'assistance, à l'exception d'Emmelina qui n'écoutait point.
- « Silence donc! bavardes infernales que vous êtes! s'écria M. Irnois, en donnant un grand coup de pied dans les bûches, violence qui fit tressaillir, puis soupirer sa fille. Silence donc! Oui, l'Empereur! Et il me dit, cet Empereur, en me montrant du doigt un homme placé derrière lui: « Préparez-vous à marier votre fille à M. le Comte Cabarot; je le fais ambassadeur! » Ma foi! dans le premier moment, sans trop savoir ce que je disais, je m'écriai: « Donner Emmelina à ce... » Je n'allai pas plus loin, car l'Empereur me jeta un regard! Oh! quel regard! Il me sembla que la terre s'enfonçait sous moi, que j'allais être emprisonné, fusillé, égorgé, massacré! je me trouvai près de m'évanouir, et il paraît même que je m'affaissai, car je fus soutenu dans les bras d'un misérable!... C'était, le croiriez-vous? le misérable auquel l'Empereur veut que je donne Emmelina, qui osait m'empêcher de tomber! Je le regardai d'une façon!... Comme l'Empereur m'avait regardé; mais cela ne lui produisit pas le même effet. Au contraire, il me fit une grimace en façon de sourire, et me dit: « Mon cher M. Irnois, notre connaissance arrive un peu brusquement, mais n'en soyez pas moins sûr de mes respects; nous avons des amis communs! - je ne crois pas, lui répondis-je, avec ce ton que vous me connaissez, je n'ai pas d'amis! Il ne fut pas étonné, et il me dit en me saluant: « J'irai présenter mes hommages respectueux à Mme Irnois demain, sans faute. - Je serai sorti! m'écriai-je. - L'Empereur vous ordonne de rester chez vous, toutes les fois que je vous en avertirai », me répliqua-t-il en me regardant dans les yeux. J'eus peur et je m'en revins. Concevez-vous une pareille position? »
- « C'est monstrueux! » s'écrièrent les femmes.
- « Il vient demain, le monstre? » demanda Mademoiselle Julie.
- « Demain! » dit Irnois.
- « Eh bien? je suis d'avis, poursuivit la vieille fille, qu'on lui dise son fait en trois mots: « Vous n'aurez pas Emmelina! Vous ne l'aurez pas! ah dame? »
- « Sotte que vous êtes! hurla M. Irnois; il ira chercher la gendarmerie et je serai traîné en prison! »
- « Aimez-vous mieux la mort d'Emmelina? » dit la mère.
- « Non, répondit M. Irnois; mais quand je serais coffré, cela n'empêcherait pas le mariage. »
- « Que faire donc? » dit Mlle Catherine.
- « Emmelina, dit la mère d'une voix pleine de larmes et en se mettant à genoux devant sa fille, Emmelina, on veut te marier! Emmelina, on veut t'emmener d'ici, mon cher amour! réponds-moi, que veux-tu que je fasse? »
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