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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

Enfin, il arriva le grand jour où, aux yeux émerveillés de toute la maison, dont les locataires avertis
s'étaient ameutés sur les différents paliers, M. Pierre-André Irnois franchit le seuil de sa porte en grand

costume de cour, suivi du secrétaire intime qui, laquais ce jour-là, descendait l'escalier en se laissant

glisser le long de la rampe pour arriver plus vite à la voiture de louage et ouvrir la portière.

M. Irnois, le riche capitaliste, était d'autant plus laid et disgracié de la nature en cette circonstance
mémorable que sa toilette était plus somptueuse et étalait davantage la prétention de faire ressortir des

avantages physiques. Je ne puis m'empêcher de jeter en courant un coup d'oeil détracteur sur ces pauvres

bas réduits à envelopper... ce qu'ils enveloppaient, sur cette pauvre culotte de casimir, flottant en plis mal

gracieux autour de ces cuisses qu'on devinait décharnées, sur ce maigre corps orné d'un jabot et d'un

habit marron brodé d'argent, sur cette pauvre et déplorable épée!

La voiture roula comme elle put, car elle était fort antique et délabrée, et atteignit les abords du
Carrousel. En ce temps-là, on aimait fort le luxe, et le souverain, qui voulait ranimer le commerce, en

ordonnait l'étalage. M. Irnois ne fut pas autorisé à faire rouler son équipage sur la noble poussière de la

cour impériale; il mit pied à terre, et, sa lettre d'audience à la main, gagna, non sans quelque risque, à

travers les voitures et les chevaux, l'escalier d'honneur.

Il y avait grande réception. À côté de l'aide de camp de service qui appelait le nom de tous les présentés,
se trouvait un homme d'une quarantaine d'années, assez laid, mais portant physionomie fine, madrée et

spirituelle. C'était le comte Cabarot, fort inquiet de l'arrivée de son futur beau-père. L'aide de camp ayant

jeté les yeux sur la lettre d'invitation et sur le personnage qui l'avait remise, lança un regard significatif au

conseiller d'État. Celui-ci toisa fixement son futur beau-père...

Mais au lieu d'assister ainsi à une réception impériale, ce qui est un bien trop grand honneur pour ce petit
récit, mieux vaut nous en retourner dans la sphère plus humble du salon de Mme Irnois.

Là, plus de splendeurs, assez de magnificences, plus de cette pompe un peu théâtrale comme on
l'entendait sous l'Empire. Une lampe brûle assez tristement sur un guéridon au milieu de l'appartement.

La tante Julie tricote, la tante Catherine tricote, et Mme Irnois tricote aussi. Emmelina est auprès du feu

dans son fauteuil, et, les yeux fixés sur les charbons, considère, probablement en y plaçant l'acte qui se

joue lentement dans sa tête, le monde igné dont la flamme change à chaque instant les formes.

L'inquiétude est à son comble, tout le monde parle à la fois. Jeanne a servi longtemps de messager entre
les terreurs du salon et celles de la cuisine; mais les émotions sont trop vives, la cuisine monte au salon,

et à entendre parler roi, empereur, maréchal, baron, duc, prison et mort, on se croirait dans une réunion

politique.

Enfin un violent coup de sonnette se fait entendre. Le cri de oh! très prolongé s'échappe de toutes les
bouches, la cuisinière court ouvrir. M. Irnois se précipite dans le salon, pâle, non, blême! les yeux

flamboyants, et jurant contre toutes les divinités de l'Olympe à part le Styx qu'il ne peut nommer, ne le

connaissant pas. Certes, depuis le jour où le bourgeois, le comte, le procureur, la dame philanthrope, ses

anciens maîtres, lui donnèrent son congé, il n'avait pas été plus démonstratif dans sa colère et dans son

dépit, mais, aux emportements de son langage, se mêlait un sentiment de frayeur qui n'échappa à aucun

des témoins de cette scène émouvante.

Enfin, M. Irnois, ayant beaucoup juré, lança son chapeau à claque à la tête du secrétaire intime, s'assit
brusquement devant le feu, et, ayant mis à la porte par un dernier éclat de voix, tous les échappés de la

cuisine, il commença à satisfaire la curiosité trop surexcitée de sa famille.

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