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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
seul raisonnable, qui fut d'appeler le tailleur et de le consulter. On n'avait que trois jours devant soi; la précipitation ne pouvait être trop grande.
La désolation de M. Irnois fut sans borne, lorsqu'il apprit le soir même qu'à toute force, il lui fallait endosser habit brodé, culotte de casimir, bas de soie blancs, souliers à boucles, chapeau à claque, et se faire friser, et s'embrocher d'une épée, et mettre des gants!
Cependant il se soumit; et tout en jurant et en se démenant comme une mécanique, il s'abandonna aux soins du malheureux, du trop malheureux artisan chargé de donner des grâces à sa personne.
La maison était sens dessus dessous, et cependant Emmelina ne prenait pas la moindre part aux terribles événements déchaînés autour d'elle. Lorsque la lettre du château avait été montrée par son père à sa mère et à ses tantes, elle était seule dans sa chambre suivant son usage; le soir elle entendit parler autour d'elle de ce qui allait advenir; on lui dit même (ce fut Mlle Catherine):
- « Tu ne sais pas Emmelina? Ton père qui va après-demain à la cour... c'est joli, ça, ma petite! »
Emmelina sourit doucement en regardant qui lui parlait; mais elle ne répondit pas, et ne parut même avoir compris que médiocrement ce qui lui avait été dit. Sa mère la contempla avec anxiété, puis leva les yeux au ciel en soupirant profondément. Dans ce moment, Mme Irnois ne fut plus la grosse et sotte bourgeoise que nous connaissons, mais une espèce de Niobé, tant il y avait de vraie et profonde douleur dans ce regard lancé vers les régions où l'on va si souvent en vain demander soulagement.
Emmelina devenait de jour en jour plus absorbée. Elle n'était pas plus triste, mais elle parlait encore moins, et ne s'intéressait plus à rien absolument; ni le bavardage de ses tantes, ni les caresses de Jeanne, ni Peau d'Ane, ni l'ourlet ne pouvaient plus rien sur elle, les tendresses mêmes de sa mère ne semblaient plus lui tenir à coeur; autrefois du moins, elle les cherchait, maintenant elle paraissait plutôt les éviter, car elle les recevait avec indifférence ou montrait même en être impatientée. Et cependant, était-elle malheureuse? Ce n'était pas croyable, car elle avait parfois sur la bouche et dans les yeux comme un fin sourire, comme une flamme subtile qui dénotait un bien-être infini. Quand on la regardait à la dérobée, on la voyait plongée dans une sorte d'extase qui semblait l'enivrer des plus ardentes délices. Elle ressemblait alors à une des saintes du Moyen-Age, et si les gens de son entourage eussent su ce que c'est que l'intelligence, ils en auraient vu la plus sublime expression sur cette figure inspirée.
Il fallait que cette puissance de l'exaltation fût pourtant bien vive, car Jeanne tombait quelquefois dans des contemplations muettes devant sa maîtresse, et restait partagée entre l'admiration et une secrète terreur. Quand elle s'arrachait à cet état étrange pour elle, elle sortait de la chambre sur le bout du pied, sans faire de bruit et s'en allait dans sa cuisine s'écrier:
- « Jésus! Jésus! que mademoiselle Emmelina ressemble à la Sainte Vierge! »
La grande crise qui avait lieu autour de la jeune extatique ne produisit donc aucune impression sur cette imagination perdue dans une autre sphère, et M. Irnois dut se passer, dans ses hautes préoccupations, des sollicitudes filiales. Du reste, il n'en sentit pas le vide; il ne pouvait être exigeant, et il était d'ailleurs si absorbé, suspendu entre la crainte et l'espérance, écoutant, tour à tour, les conjectures de son conseil privé et les importantes communications de son tailleur, qu'il n'avait pas le temps de chercher à diviser ses pensées entre sa présentation à l'Empereur et la tranquillité trop complète de sa fille; il lui eût été d'ailleurs impossible de rêver à la fois à deux choses différentes.
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