|
Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois
- « Mille noms d'un diable! regardez quel pavé me tombe sur la tête! »
Six yeux s'illuminèrent de curiosité, six bras s'étendirent, six mains, armées en tout de trente doigts crochus, voulurent se saisir de l'épître qui bouleversait à tel point le maître du logis.
Mlle Julie Maigrelut fut la plus agile; elle s'empara de la lettre et la lut rapidement tout haut, puis elle se laissa tomber dans son fauteuil en s'écriant
- « Ah! mon Dieu! »
Mlle Catherine Maigrelut saisit au vol le précieux papier tombé des doigts de sa soeur et s'écria de même après l'avoir lu tout haut:
- « Ah! mon Dieu! »
Mme Irnois, ne pouvant croire ce qu'elle avait entendu deux fois déjà récita ainsi que ses soeurs le contenu de la lettre, et donna comme elles des témoignages évidents de sa désolation profonde.
Les trois femmes pensèrent un instant qu'il ne s'agissait de rien de moins que de faire un très mauvais parti à M. Irnois.
L'ancien fournisseur fut cependant plus brave que ses compagnes et les assura que suivant toutes probabilités les choses n'en viendraient pas là. D'ailleurs ce serait par trop inique. Jamais il n'avait mal parlé d'aucun gouvernement, et de celui de l'Empereur moins que de tout autre; ses contributions avaient toujours été régulièrement payées. Sans doute il y avait eu jadis quelque peu à redire dans la manière dont il avait chaussé les régiments. Mais toutes ces peccadilles étaient passées depuis longtemps, et d'ailleurs il n'avait jamais été en nom dans les fournitures.
Décidément l'Empereur ne pouvait lui vouloir le moindre mal. Que lui voulait-il donc?
Mlle Julie Maigrelut fut la première à ouvrir un avis important sur cette question nouvelle; je dis nouvelle parce que du noir on était passé au rose. Elle insinua que l'Empereur mandant son frère, son frère innocent comme un agneau, il fallait absolument que ce fût pour le récompenser, mais récompenser de quoi?
- « De son immense fortune, » répondit aussitôt Mlle Catherine Maigrelut.
- « Elle a raison, » dit Mlle Julie.
- « Elle a cent fois raison, » murmura Mme Irnois.
- « Me récompenser? s'écria le richard, de quelle manière? On ferait mieux de me laisser tranquille, ventrebleu! »
- « Je ne serais pas étonnée, mon frère, reprit Mlle Julie, que sa Majesté Impériale voulût vous faire duc ou maréchal de l'Empire! Vraiment! un homme si riche que vous! il n'y aurait rien de surprenant! »
- « Vous êtes trois sottes! cria M. Irnois d'une voix tonnante. Pour devenir maréchal, il faut avoir été soldat; il me nommera plutôt baron. Enfin n'importe! je veux que la peste m'étouffe si je suis bien amusé d'aller parader dans ces Tuileries. Comment faudra-t-il m'habiller? »
Ce fut encore une délicate question. On ouvrit et l'on repoussa beaucoup d'avis; enfin on se rangea au
|