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Arthur de Gobineau - Mademoiselle Irnois

signaler en elle, il ne se pouvait pas qu'avant un mois, l'attention de bien d'autres céladons de son genre
ne se fût éveillée aussi. En effet, on y pensait déjà, mais on ne se hâta pas assez: le comte Cabarot fut

plus alerte.

La puissance auguste qu'il implorait se montra de son côté bénévole. Cabarot ne quitta le cabinet qu'en
emportant un ordre adressé à M. l'aide de camp de service, ou tel autre personnage qui alors transmettait

les volontés impériales, de commander à M. Pierre-André Irnois de se présenter à trois jours de là devant

son souverain.

Le Comte Cabarot se vit transporté au septième ciel; jamais il n'avait été aussi heureux depuis le
jugement de Tallien qui l'avait regardé de travers.

CHAPITRE III.

Le comte Cabarot était un trop fin diplomate pour faire prématurément confidence à ses meilleurs amis
de l'espoir charmant qu'il avait conçu. Il gardait au contraire la réserve la plus complète le soir de ce beau

jour où l'Empereur lui avait daigné promettre d'intervenir en sa faveur. Mais, malgré cette discrétion, un

si complet épanouissement dilatait son laid visage, élargissait sa face plate, que le prince

archi-chancelier, non moins que M. d'Aigrefeuille et autres, ne purent s'empêcher d'en faire la remarque.

- « Faites-moi le plaisir de me dire ce qui charme si fort Cabarot ce soir? » se disait-on.

C'était bien simple: le tendre Cabarot pensait à sa prochaine union avec Mlle Irnois.

Ici, quelque lecteur s'imaginera peut-être que le comte, n'ayant jamais vu sa belle ni entendu parler de ses
infirmités, se préparait à lui-même une douloureuse reculade. On croira peut-être qu'il n'aurait pas voulu

d'une jeune femme dans l'état de la pauvre Emmelina: Qu'on se détrompe! Il faut ici connaître le comte

Cabarot tout entier. Pour six cent mille livres de rente, et même pour beaucoup moins, il aurait sans

hésiter donné sa main à Carabosse avec tous les travers de taille et les monstruosités d'humeur de cette

fée célèbre. Le comte Cabarot était un homme positif.

Je dis donc que ce soir-là, dans le salon du Prince Cambacérès, il fut adorable d'esprit et de gaîté.
Lorsque, la foule s'étant retirée, il n'y eut plus autour de la cheminée qu'un petit nombre d'intimes, il se

mit à raconter une foule d'aventures plus ou moins risquées avec un goût, un tact, un mordant qui lui

valurent des applaudissements unanimes. Il était si heureux!

Dans la maison de la rue des Lombards, la sensation ne fut pas absolument la même. Lorsque la missive
impériale avait été remise à M. Irnois, M. Irnois avait ressenti une profonde terreur. L'idée de

paraître devant son souverain n'avait pas fait naître en lui ce sentiment d'orgueil qui gonfle aujourd'hui la
poitrine de tout officier de la garde civique, enlevé pour la première fois au tonneau obscur où croupit

son résiné, pour briller, astre nouveau, dans les régions lumineuses d'un bal de la cour.

M. Irnois était comme tous les gens à argent de ce temps-là; il n'aimait pas le contact du pouvoir; le mot
gouvernement le faisait frissonner. Il ne voyait dans les hommes dépositaires de l'autorité que des

ennemis nés de sa caisse, des harpies toujours en quête de spoliations. Il manqua tomber de son haut

lorsqu'un gendarme lui remit le hatti-schérif qui le mandait au palais.

Il arriva pâle et la figure renversée dans son salon où bavardaient sa femme et ses belles-soeurs, et bien
que ce fût chose assez rare chez lui que de parler de ses affaires ou de demander conseil, il se planta au

milieu de l'aréopage féminin, et, tendant sa lettre d'un air désespéré il s'écria:

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