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Mademoiselle Irnois

Arthur de Gobineau

 

CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.

CHAPITRE I.

Monsieur Pierre-André Irnois fut un des marchands d'argent qui, sous la République, firent le mieux
leurs affaires. Sans arriver aux splendeurs quasi fabuleuses des Ouvrard, M. Irnois devint très opulent, et

ce qui le distingua surtout de ses confrères, c'est qu'il eut le talent de conserver son bien. Enfin, il n'imita

pas Annibal: il sut vaincre d'abord, puis conserver sa victoire; sa race, si elle eût duré, eût pu le comparer

à Auguste.

Dans sa sphère, son élévation avait été plus étonnante encore que celle de l'adopté de César. M. Irnois
était parti de rien. Ce n'est pas là ce qui m'émerveille; mais il n'avait pas de talent; il n'avait pas l'ombre

non plus d'astuce; il n'était que médiocrement coquin.

Quant à se faufiler auprès des grands ou des petits, à capter d'utiles bienveillances, il n'y avait jamais
songé, étant bien trop brutal, ce qui remplaçait chez lui la dignité. Mal bâti, grand maigre, sec, jaune,

pourvu d'une énorme bouche mal meublée, et dont la mâchoire massive aurait été une arme terrible dans

une main comme celle de l'Hercule hébreu, il n'avait dans sa personne rien qui, par la séduction, fût de

nature à faire oublier les défectuosités de son caractère et celles de son intelligence.

Ainsi, matériellement et moralement, M. Pierre-André Irnois ne possédait aucun moyen de faire
comprendre comment il avait pu réaliser une énorme fortune et se placer au rang des puissants et des

heureux. Et pourtant, il était arrivé à avoir six hôtels à Paris, des terres bâties dans l'Anjou, le Poitou, le

Languedoc, la Flandre, le Dauphiné et la Bourgogne, deux fabriques en Alsace et des coupons de toutes

les rentes publiques, le tout couronné par un immense crédit. L'origine de tant de biens n'était explicable

que par les étranges caprices de la destinée.

M. Irnois, ai-je dit, avait eu son berceau fort bas; tout le monde du moins le croyait, et lui comme tout le
monde. Mais, par le fait, on n'en savait rien; il ne s'était jamais connu ni père ni mère et avait commencé

sa carrière sous la livrée de marmiton, dans les cuisines d'un bon bourgeois de Paris. De là, chassé pour

avoir laissé brûler une rôtie confiée à ses soins un jour de gala, il avait erré quelque temps, soumis aux

tristes fluctuations du vagabondage. Le pauvre diable s'était ensuite raccroché à un emploi de laquais

chez un procureur, et bientôt congédié comme trop insolent et un peu voleur, il avait manqué mourir de

faim, une nuit fatale que le guet le ramassa, expirant d'inanition sous un des piliers des Halles, où il s'était

traîné après avoir en vain cherché, dans les bourbiers d'alentour, quelque honteux comestible.

On voulut l'envoyer aux Iles. Il s'échappa, se cacha dans le jardin d'une dame philosophe et philanthrope,

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