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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

- Ne dansez qu'avec mes trois dernières soeurs et les jeunes personnes que je vous indiquerai. Celles-là
ne sont pas encore engagées ni en voie de l'être, au moins que je sache. En vous adressant aux autres, on

vous laisserait faire parce que vous êtes étranger, mais vous feriez de la peine à quelqu'un.

L'idée de ménager les sentiments d'autrui parut si singulière à Charles, qu'il ne put s'empêcher de
répondre:

- Mais, mademoiselle, je ne suis pas forcé de savoir que monsieur un tel s'occupe de mademoiselle une
telle!

- Vous n'êtes pas forcé de le savoir, sans doute, répliqua innocemment Jenny, parce que vous êtes
étranger, mais je vous le dis, et d'ailleurs, encore une fois, si vous voulez absolument danser avec

quelqu'un, je suis sûre qu'on se fera un plaisir... Pourtant, ce n'est pas l'usage.

En ce moment O'Lary, décoré d'une immense cravate blanche, et montrant ses trente-deux dents par
l'effet du sourire le plus jovial, s'approcha en s'écriant:

- Dites donc, Rambert, si vous voulez danser avec Jenny, ne vous gênez pas, je suis sur qu'elle en sera
très contente!

- Bien certainement, dit Jenny.

Charles se sentit blessé; il devint rouge et dit d'un ton sec:

- Monsieur, je ne m'appelle pas Rambert, mais Cabert! Cabert!

- Cabert! for ever! hourrah! cria l'Irlandais; et prenant Cabert par le milieu du corps, il l'éleva jusqu'au
plafond de la salle, le montra un instant aux conviés, qui applaudirent, et le reposa à terre pour le serrer

sur son coeur.

Jenny le détacha de cette étreinte à moitié étouffé, rouge, indigné, exaspéré, et l'entraîna au milieu de la
contredanse, déjà commencée. Le mouvement le calma un peu; il comprit le ridicule dont il se couvrirait

en prenant au sérieux la façon inadmissible d'un O'Lary. Il se persuada donc de condescendre à une

conversation avec Jenny, et celle-ci ne lui cacha pas que, dans son opinion, pas un homme sur la terre ne

valait le petit doigt du turbulent Irlandais. Quand la musique cessa, Charles alla faire un tour dans le

jardin, afin d'échapper un instant à l'horrible chaleur répandue dans les salles, où la foule s'encombrait, et

il vit avec admiration un nombre considérable de couples qui, tête à tête, chacun pour soi et ne pensant

qu'à soi, s'enfonçaient dans les allées sombres, ou même entraient dans un kiosque fort obscur sans

qu'aucune mère, aïeule ou tante accourût pour s'en préoccuper.

« Quelles moeurs! » se dit en lui-même Charles avec une vertueuse indignation. Mépriser ses hôtes, leurs
amis, la population tout entière, lui causa une sensation ineffable. Il se sentit soulagé. On le comblait

d'attentions et on l'étouffait de cordialité; mais on l'offensait à chaque instant. Il était opprimé, et, ce qui

est sans doute la plus dure des conditions, il éprouvait l'instinct secret de sa faiblesse, honorable, flatteuse

même puisqu'elle provenait de la distinction exquise de sa nature, mais enfin de sa faiblesse, et partant de

son infériorité vis-à-vis de ces natures brutales. On peut imaginer que, dans les temps où les Barbares du

Nord envahissaient l'Italie et, de gré ou de force, s'asseyaient dans toutes les chaises curules de l'Empire,

les Romains élégants, qui réellement ne pouvaient pas prendre au sérieux des gens pareils, devraient

éprouver des sentiments analogues à ceux ressentis par Cabert au milieu des hommes riches de

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