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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

et prit le parti de commencer sa toilette, opération toujours longue chez quelqu'un qui se respecte, mais
qu'il traîna encore plus que d'habitude, afin de faire sentir à ses hôtes l'étendue de son indépendance.

Je ne sais s'ils le comprirent; mais quand il descendit au salon, il trouva les six jeunes filles déjà dans de
brillants atours, et pas un des garçons, ceux-ci étant, comme leur père, à leurs affaires. Il fut reçu en

vieille connaissance, et six jolies mains serrèrent la sienne. Les interrogations sur Paris, sur les

spectacles, sur les promenades, sur la mode, commencèrent, s'animèrent, et son rôle devint assez brillant.

On apporta le thé, force jambons, viande froide, pain grillé, confitures, le tout pour aider l'estomac à

prendre patience jusqu'au déjeuner. Les soeurs le servirent avec une gentillesse infinie; cependant il

aurait pu remarquer que les attentions des trois aînées n'étaient que polies, tandis que celles des trois

cadettes impliquaient un certain désir de plaire.

Au plus fort de la conversation, et comme Charles essayait de dessiner, d'une main assez inhabile, le
modèle d'une chemisette dont il venait de dire des merveilles, la porte s'ouvrit avec fracas, et un jeune

homme très brun, avec des cheveux noirs bouclés, des yeux comme des charbons, une barbe touffue et

des moustaches épaisses, se précipita dans l'appartement en poussant un grand éclat de rire. Jenny rougit

profondément, se leva, marcha droit à l'arrivant, et ils se serrèrent la main avec un intérêt qui ne se

dissimulait pas. Au même instant, Harrison faisait son entrée d'un autre côté.

- Bonjour, mes petites demoiselles, comment vous portez-vous? cria le bruyant personnage si bien
accueilli par Jenny. Bonjour, Harrison. Hé, vieux père, comment va cette santé? Très bien! tant mieux!

Tant mieux, vous dis-je! Vivent les amours et la verte Irlande! Ah! c'est vous, monsieur le Français?

Charmé de vous voir! Nous parlions de vous tout à l'heure sur le port, et il ne s'en est fallu de rien que je

ne vous aie lancé à travers les jambes un article qui, j'en suis sûr, aurait fait tomber le ministère colonial

comme un capucin de cartes, et peut-être même renvoyé le Gouverneur en Angleterre avec

accompagnement de pommes de terre dans le dos!

- Il s'agit de moi! s'écria Charles au comble de l'étonnement.

- Oui, de vous! de vous-même en propre personne! Jenny, mon cher ange, donnez-moi une tasse de thé,
je vous prie, et huit tartines!

Jenny n'avait pas cessé de regarder avec l'admiration la plus convaincue et la plus tendre le nouvel arrivé,
depuis son invasion dans la chambre; elle s'empressa de le servir, pendant qu'il continuait son

explication.

- Oui, vous dis-je, j'allais vous empoigner dans mon journal l'Informateur commercial, et voilà comme
j'avais l'idée de vous prendre; je débutais ainsi:

« Les gouvernements de l'Europe, à bout de voies, réduits au désespoir par l'intrépide attitude du
parlement colonial, forcés de reculer devant les manifestations redoutables d'un peuple libre, se sont

décidés à recourir aux manoeuvres du machiavélisme le plus effréné. Nous apprenons de source certaine,

par nos correspondants de Paris..., - je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur Rupert, que je n'ai pas à

Paris le moindre correspondant, mais ces choses-là plaisent aux abonnés! - nous apprenons, dis-je, qu'un

nommé Rupert...

- Cabert, dit tout bas la jolie Jenny.

- Cabert? Je vous remercie, Jenny! Vous êtes toujours la meilleure fille qu'il y ait au monde! « Cabert,

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