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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

piliers de la société moderne, dont je ne crains pas d'affirmer que l'Amérique, avec ses étonnants
travaux..., c'est-à-dire que l'Amérique avec ses étonnants travaux éclairés par la science, est

incontestablement le couronnement de la liberté!

- Hourrah! Hourrah! s'écrièrent Harrison, ses fils et Barton, en se démenant sur leurs chaises. Les six
jeunes filles frappaient contre leurs verres avec leurs couteaux. Charles, hors de lui d'un si beau triomphe,

s'écria:

- C'est pourquoi, fier de fouler ce sol vierge de toutes les passions qui désolent des contrées moins
heureuses, je vous propose la santé de M. Harrison, cet homme si honorable et si pur, de la respectable

madame Harrison, le modèle des mères de famille, de mesdemoiselles Harrison, dont les grâces se

peuvent passer de toutes les louanges, et enfin de MM. Harrison fils et de M. Barton, ces citoyens si

éminents de la plus belle des parties du monde! »

Charles voulait se rasseoir, mais il ne le put pas. Il fut saisi au vol par son hôte, embrassé, passé à un
autre, serré dans les bras de tous les assistants, qui le déclarèrent, en hurlant, le plus « jolly boy » qu'ils

eussent jamais rencontré, et ce ne fut que couvert d'applaudissements qu'il retomba enfin sur sa chaise.

Avec tout cela, il était tard. Charles songea à prendre congé; mais il apprit que son bagage avait été
apporté de son hôtel, et on le conduisit dans une chambre extrêmement confortable, où le maître de la

maison, après avoir constaté lui-même que rien ne manquait à son bien-être, le laissa se mettre au lit et se

reposer de cette soirée agitée.

La nuit, Charles eut une série de rêves. Il était l'évêque de Terre-Neuve, galopait sur les falaises, en grand
risque de se casser les membres, à cheval sur un caribou, lequel caribou se trouvait être un prédicateur

wesleyen, qui lui faisait des grimaces, et un nuage de morues salées le poursuivait, criant autour de lui

pour qu'il leur fît un discours.

Une si grande agitation, surexcitée outre mesure par tout ce que Harrison lui avait fait boire, se calma
vers le matin, et il dormait profondément, quand il fut réveillé par l'entrée de deux personnes dans sa

chambre. Les deux personnes étaient Harrison et Barton.

- Encore couché? dit le premier. Je suis fâché de vous tirer de votre sommeil, mais il est tard, six heures
au moins, et mes affaires m'appellent. Je n'ai cependant pas voulu partir sans vous annoncer mes

arrangements pour vous. Voici M. Barton, mon ami, propriétaire d'un bel établissement pour la pêche des

phoques. Il part demain matin et vous emmène. Des caribous, il vous en fera chasser tant que vous

voudrez, tuer de la perdrix et du courlieu, pêcher du saumon et de la truite, enfin tous les sports

imaginables seront à votre disposition.

Charles voulut remercier, mais Harrison ne lui en laissa pas le temps et continua:

- Il est pressé de s'en aller; cependant, comme nous tenons aussi, nous, à vous garder un peu, il a consenti
à ne se mettre en route que cette nuit, à deux heures. Vous passerez la journée avec mes filles, et ce soir

nous aurons un petit bal en votre honneur. Allons, mon garçon, frottez-vous les yeux, sautez en bas du lit,

et tâchez de vous amuser, puisque vous n'avez que cela à faire!

Sans attendre aucune réponse, Harrison sortit de la chambre avec son ami, qui n'avait pas ouvert la
bouche, et Charles, un peu blessé de la façon dégagée dont on disposait de lui sans consulter ses

convenances, mais s'avouant toutefois en lui-même que tout était pour le mieux, ne put pas se rendormir,

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