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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

servir de bateau ou de voiture, s'enfermant dans un parapluie, avec un lit, un pliant, une table, et ne
prenant pas plus de place que... ce qui en peut prendre le moins. Inutile de vanter le nécessaire de toilette,

il était sublime! On pourrait toucher un mot des armes: deux fusils, deux revolvers, deux bowie-knifes, le

tout de la fabrication la plus nouvelle; mais ce serait trop s'étendre, et il suffit de constater que la somme

de ces belles choses, livrées pendant huit jours, dans sa salle à manger, au jugement éclairé de ses amis,

persuada Charles, par les éloges qu'elle reçut, de la sagacité et de l'esprit pratique qui avaient dirigé ses

choix. Seulement, de tout cela, rien n'aurait jamais pu servir; il y a de la différence entre la façon dont on

juge les nécessités de la vie sauvage chez les fabricants de Paris et ces nécessités elles-mêmes.

Enfin, après avoir, dans un dernier dîner, déploré avec ses compagnons la rigueur de son sort, Charles
Cabert monta en wagon et se trouva lancé dans le vaste monde seul avec le souvenir de son amour

interrompu et ses inénarrables douleurs. Inutile de dire comment il s'embarqua sur un paquebot de la

Compagnie Cunard et débarqua sur le quai de Saint-Jean de Terre-Neuve. Ces sortes de tableaux sont

monotones, à moins de circonstances extraordinaires, qui ne se présentèrent pas.

Le jeune et intéressant voyageur était porteur d'une lettre de recommandation pour le consul général de
Hollande, M. Anthony Harrison. Sa toilette achevée à l'auberge ou il était descendu, il s'empressa de se

faire conduire chez l'homme qui devait être son conseil et son guide dans la grande entreprise à laquelle il

s'était voué et dont il s'applaudissait de plus en plus d'avoir eu l'idée, prévoyant la gloire qu'il allait en

recueillir. Un domestique de l'hôtel le mena à travers des rues pavées à peu près et d'autres qui ne

l'étaient pas du tout, jusqu'à un immense magasin construit en planches, où siégeait sur une chaise de

paille un homme assez gros, étalant sur son genou gauche un mouchoir de poche de coton bleu et

inscrivant dans un carnet grossier des chiffres que lui criaient trois commis. De çà, de là, à droite, à

gauche, au fond, sur les côtés et presque sur la tête, des murailles de barils entassés les uns sur les autres

contenaient de la morue sèche et salée, précieuse denrée qui fait la fortune de l'île.

- Monsieur Harrison? demanda le touriste en ôtant son chapeau.

- 888, 955, 357, 11, 49, 2453! répondit une voix glapissante de l'extrémité du magasin.

- Monsieur Harrison, s'il vous plaît? répéta Charles poliment incliné, est-ce ici que je puis le trouver?

- Hein? répliqua brusquement le gros homme au mouchoir de coton bleu. Qu'est-ce que vous cherchez?

- M. Harrison, le consul général de Hollande, je vous prie?

- C'est moi, que vous faut-il?

- Voici, Monsieur, une lettre que M. Patterson, banquier à Paris, m'a chargé de vous remettre.

- Passez-moi ça, mon garçon!

- Quelle brute! pensa Charles Cabert, et il donna la lettre.

- Ah! bon! je vois ce que c'est, dit le négociant après avoir lu. Mais je n'ai pas le temps de causer à cette
heure. Venez dîner avec moi, et nous verrons ce qui vous convient. Bonjour!

Ce « bonjour » était si péremptoire et ressemblait de si près à un ordre sans réplique de débarrasser le
terrain, que presque instinctivement Charles se trouva dans la rue. Sa dignité était justement froissée, et il

se résolut à ne plus mettre les pieds chez un malotru de pareille espèce. Cependant il réfléchit que s'il

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