bibliotheq.net - littérature française
 

Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

que soit sa conviction, de n'en rien montrer. Sa considération, son honneur, son prestige est à ce prix.
Tous les codes féminins dont elle a pu entendre parler sont précis sur cet article. Il n'en va pas de même

dans le nouveau monde. Si une femme aime un homme, elle désire l'épouser; si elle veut l'épouser, il faut

qu'elle se charge directement de cette affaire, car c'est une affaire, et la plus sérieuse, et la plus positive

qu'elle puisse jamais conduire. Elle se trouve exactement dans la position d'un jeune débutant dans la vie

qui préfère la marine au commerce, ou un régiment à un tribunal. Il faut qu'elle cherche à acquérir celui

qu'elle a choisi, comme le candidat doit faire tous ses efforts pour gagner son épaulette ou tout autre

insigne de la profession par laquelle il est séduit. Si Juliette aspire à Roméo, il faut qu'elle s'arrange de

façon à réussir par elle-même et le plus vite possible. Le vieux Capulet n'interviendra que pour offrir sa

bénédiction.

Je dois le dire, Lucy ne perdit pas une minute. Elle ne pensait pas vouloir rien de déraisonnable ni de
douteux. Elle aimait Charles, elle prétendait l'épouser au plus vite, et ne supposait pas que ce voeu

impliquât rien dont son idole pût être offensée, car elle se savait digne d'être acquise: belle, courageuse,

dévouée, tendre, fidèle comme l'or. Pourquoi hésiter? Si le jeune Français ne voulait pas d'elle, il le

dirait, et tout serait fini. Il n'y a que les pédants qui prétendent que la logique est la même partout; les

idées sont des carrefours d'où descendent une grande quantité de routes fort divergentes.

Charles s'aperçut d'abord des bonnes intentions de Lucy à son égard; mais, partant de la même
impression qui agissait sur la jeune fille, il suivit une voie tout autre. Il pensa que, dans un pays où on se

mariait provisoirement, risque à ne rencontrer un prêtre et sa bénédiction qu'un nombre illimité d'années

après l'union, il était tout à fait explicable que les jeunes demoiselles eussent du goût pour le premier

venu. La fille de Georges Barton était une charmante personne, et bien plus excusable, dans le cas

présent, que toutes ses compagnes, attendu qu'elle était soumise à une tentation difficile à surmonter. Un

Parisien orné de ses grâces, perfectionné par la vie élégante, connaissant à fond les passions, ayant le

revenant bon de ses expériences, une pareille perle échouant sur les rives sauvages de la Baie-des-Iles,

quelle merveille qu'une jolie main voulût se saisir d'un tel trésor! Le trésor se prêtait à être ramassé, mais

non pas serré dans un écrin, mis sous clef, gardé à jamais. L'amour est l'amour, il dure, il ne dure pas, il

flambe, il fume, il s'éteint, il se rallume. Que diable! on ne sait ce qu'il devient, et il ne faut pas se lier.

- Non, mademoiselle, répondit Charles en souriant à une question que lui adressait Lucy d'un air ému,
non, je vous l'avoue, je n'aime pas la poésie, et en général je ne lis jamais rien! Je suis essentiellement ce

que vous appelez en Amérique un homme pratique. Je déteste les rêves et ne me plais qu'aux réalités. Je

n'ai jamais lu ni Byron ni Lamartine, et Musset m'ennuierait beaucoup si je le trouvais sur ma table; je ne

le tolère qu'au théâtre, où l'on peut au moins, pendant la pièce, regarder dans les loges si les femmes sont

jolies, ou causer avec ses voisins. Laissons cela; les idées de chacun n'ont pas besoin de messieurs qui

accouplent des rimes pour dire des fadaises, et quand mon coeur est possédé par un sentiment sincère,

surtout alors je trouve ces niaiseries extrêmement rebutantes.

- Est-ce que vous aimiez quelqu'un? demanda Lucy d'un air intéressé.

- Je ne suis pas parvenu jusqu'à vingt-trois ans, répondit Charles, sans avoir horriblement souffert. J'ai
aimé, j'ai cessé d'aimer, et sans doute le souvenir des tortures que j'ai éprouvées m'aurait détourné à

jamais d'affronter de nouvelles épreuves, si je ne sentais en ce moment...

Lucy rougit et eut une impression de joie céleste.

- Vous n'aurez pas été fidèle? dit-elle avec un sourire que la pauvre enfant voulut rendre malicieux.

< page précédente | 17 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.