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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

voilà Patrice!

Patrice entra; il ressemblait à son père et un peu à sa soeur. Il posa son fusil dans un coin de la salle, et,
sans saluer personne ni souffler mot, il s'assit et commença à manger. La conversation continua.

- Vous parliez d'amiral tout à l'heure, dit M. John d'une voix douce et qui avait quelque chose de musical;
je vous annoncerai que, pendant votre absence, Gregory a fait bénir son mariage et baptiser ses quatre

enfants par l'aumônier de la frégate.

- J'en suis bien aise, répondit Barton; Gregory et sa femme sont de braves gens et des personnes tout à
fait respectables et religieuses.

- Avec quatre enfants en avance d'hoirie, fit observer le sarcastique Cabert.

- Ils n'en sont pas moins bons chrétiens pour cela, réplique Barton. Nous n'avons sur toute cette côte ni
ville ni prêtre, et vous pensez bien que les jeunes gens ne s'en marient pas moins. À vingt ans, on s'aime

et on s'épouse.

- Sur l'autel de la nature, dit spirituellement Cabert.

- Comme vous voudrez, mais on ne songe pas à mal. Quand un prêtre passe, souvent après plusieurs
années, on lui demande son secours, et cela ne nuit à personne.

Charles ne répliqua pas; le sérieux de Barton lui en imposait, la gravité de M. John le glaçait, la présence
de Lucy le gênait pour le développement de sa pensée. Il n'en fut pas moins très frappé de ce qu'il venait

d'entendre, et cela lui fit éclore un monde d'idées.

Enfin on cessa de tenir table, on entra dans le parloir, et Charles resta seul avec la jeune maîtresse de la
maison. Il était manifeste que Barton ne voyait dans son visiteur qu'un étranger, chasseur de caribous,

dont il s'était chargé par obligeance et par ce goût fastueux d'hospitalité, ordinaire à tous les hommes

lorsque ils ont peu d'occasion de l'exercer. Mais l'impression produite par la vue du Français sur l'esprit

de la jeune fille avait été, dès l'abord, d'une nature différente, et, pour être sincère, il faut avouer que,

dans son âme et conscience, Lucy lui avait rendu pleine justice et l'avait trouvé charmant. Comme Cabert

ne ressemblait en aucun point aux hommes qu'elle avait pu voir jusqu'alors, il représentait pour elle, à un

degré suprême, cette apparition de l'inconnu, toujours si puissante sur les imaginations féminines. Il était

de taille médiocre, et elle ne connaissait que des géants; sa figure un peu pâle, ses cheveux fins et rares,

sa moustache à peine dessinée, ses favoris clairsemés donnaient à la jeune Irlandaise l'idée d'une

délicatesse de nature qui lui sembla presque angélique, en même temps que l'accent un peu aigre de la

voix, le plus souvent timbrée par l'ironie, lui parut indiquer, d'une manière certaine, l'expression de

pensées décidément supérieures. Ce qui était fort, étant constamment sous ses yeux, lui paraissait

vulgaire. Une nature mince et débile devait être le comble de la distinction, et avec cette rapidité

d'expression, de sentiment, de résolution qui envahit les êtres voués à la solitude et à la monotonie, elle

décida que Charles Cabert était, à n'en pas douter, une créature d'élite, sinon venue du ciel, du moins

parente de celles qui en étaient venues, et que le plus souverain bonheur qui pouvait échoir à une femme

dans ce monde et dans l'autre devait être de se voir aimée d'un pareil héros de roman.

Quand, dans les villes d'Europe, une jeune fille bien née est, par hasard, touchée d'une intuition de cette
espèce, elle sait qu'elle n'a qu'une seule chose à faire, qu'elle n'a au monde qu'un devoir, et un devoir le

plus impérieux de tous les devoirs, c'est de penser ce qu'elle peut, mais, avant tout et surtout, et quelle

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