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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou
elle a contemplé un être encore plus dégradé qu'elle-même, et je n'ai rien à lui reprocher.
Quelques jours après, il fit trois parts de sa fortune: deux furent remises en son nom à ses soeurs; la troisième, comprenant une rente de cinquante livres, dut être payée à un notaire de Saint-Jean à Terre-Neuve pour une destination inconnue. Lui-même se retira aux environs de la Baie-des-Iles, ou il s'était rappelé être venu chasser dans sa jeunesse. Cherchant un moyen aussi humble, aussi abaissé que possible d'expier ses fautes et celles des autres, il se fit maître d'école sous le nom de M. John, et rendit de grands services à la population abandonnée de chasseurs et de pêcheurs établie dans cette contrée. Il vivait du travail de ses mains autant qu'il le pouvait, et sur les cinquante livres que le notaire lui transmettait secrètement, il faisait du bien en se cachant de son mieux. En somme, sir Hector Latimer, protestant, rendait parfaitement témoignage, sans y songer, que l'esprit d'ascétisme et de rude pénitence est profondément empreint chez certaines âmes anglaises, quel que soit leur culte. C'était l'homme qui avait déplu tout d'abord à Charles Cabert, et on ne peut là qu'admirer le tact sûr des divers tempéraments.
On passa dans la salle à manger, et on se mit à table. La beauté de Lucy préoccupait Cabert de plus en plus. Il était l'objet des attentions de la jeune fille, et cela l'enivrait; M. John ne soufflait mot. Georges Barton parlait politique.
- À quel parti appartenez-vous? demanda-t-il brusquement à son hôte.
- Je vous avouerai, répondit celui-ci, que je n'ai pas beaucoup d'opinions. Je laisse ce luxe à ceux qui croient à quelque chose. En général, je fuis les exagérations, et je me borne à souhaiter le progrès et le développement du bien-être matériel. En somme, je penche pour les idées démocratiques, mais je ne me lie qu'avec des hommes bien élevés.
- Quel galimatias me racontez-vous là? s'écria Barton. Vous êtes démocrate, vous? avec votre redingote pincée et votre raie dans les cheveux? Allons donc! Voulez-vous voir un vrai démocrate? eh bien, regardez-moi, mon garçon! Je suis des Barton du Somerset, et nous sommes passés en Irlande du temps de la reine Bess; depuis cette époque, et cela commence à dater, il ne s'est pas donné une taloche dans le Leinster que nous n'y ayons eu part, soit pour l'appliquer, soit pour la recevoir. Mon grand-père est allé s'établir à la Nouvelle-Écosse; mon père s'est fixé au Canada; moi je suis venu ici dans cet îlot, que j'ai trouvé désert; les Anglais n'ont pas le droit d'y mettre le pied, bien qu'ils en soient souverains; et les Français qui pourraient y pêcher ne sont pas autorisés à s'y établir. Un de vos amiraux m'a dit, l'année dernière: - Monsieur Barton, vous savez que je pourrais vous forcer à quitter la place? - Amiral, lui ai-je répondu, je le sais; mais comme vous n'y auriez aucun profit, vous ne le ferez pas; si cependant vous exigez mon départ, j'embarque mes engins de pêche, mes meubles et mes planches, et je vais m'établir plus haut, en dehors du détroit, sur la côte du Labrador, et, s'il le faut, vers le Groënland! Car je ne connais ni rois, ni empereurs, ni ducs, ni présidents, ni magistrats. Je suis mon magistrat à moi-même! Je paye ce que je dois, je prends ce qui m'appartient; si l'on m'attaque, je me défends, et j'ai des bras pour m'en servir. Voilà ce que j'appelle un vrai démocrate!
Charles ne put retenir une grimace ironique.
- Ce que vous décrivez là, dit-il, c'est de la piraterie et du vagabondage, mais non pas de la démocratie d'après les principes.
- C'est de la démocratie américaine, mon garçon, et c'est la bonne! Vous voulez parler de principes? Lucy, ma bonne fille, dites-lui quelques mots là-dessus, vous qui avez été élevée à l'école de Saint-Jean, et montrez-lui que nous savons nous servir de notre langue aussi bien que ces bavards d'Européens. Ah!
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