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Arthur de Gobineau - La Chasse au Caribou

- Je vous cherche pour déjeuner. C'est dimanche aujourd'hui, et je vous ai envoyé chercher un homme
d'esprit, qui causera avec vous à la française tant que vous voudrez. C'est M. John, notre maître d'école.

J'ai aperçu aussi au large la yole de mon fils Patrice. Depuis quinze jours, il chasse au Labrador. Comptez

sur lui pour vous faire tuer des caribous.

Charles fut un peu blessé de ce que Barton ne parût pas sentir l'immense distinction qui sépare un homme
convenablement habillé d'un autre qui n'est que vêtu. Le fait est que le pêcheur de phoques n'y mit pas la

moindre malice et n'en eut que plus tort, ce qui ne l'empêcha pas de conduire Cabert tout droit dans le

salon.

Un tapis luxueux, des rideaux de soie rouge aux fenêtres, des tables de palissandre, deux corps de
bibliothèque remplis de très beaux livres, et quelques vases de porcelaine avec des fleurs artificielles, une

gravure représentant la mort du général Wolfe à la bataille de Québec, telles étaient les magnificences

étalées dans la principale pièce de la maison de Barton. Quoi qu'en pût penser Charles, c'était le nec plus

ultra du luxe réalisé jusqu'alors dans ces parages, et les gens d'imagination vive qui avaient eu le bonheur

d'admirer cette installation, la considéraient comme une reproduction très satisfaisante des splendeurs de

Paris et de Londres.

Assise sur un fauteuil de damas rouge, et vêtue d'une belle robe de soie avec des manches et un col de
dentelles, Lucy n'était plus ni sauvage ni ridicule, et Charles ne put s'empêcher d'être frappé du charme

de cette jeune fille. À côté d'elle se tenait un monsieur extrêmement maigre, à physionomie grave et

maladive, mais d'une distinction si saisissante, que le jeune Parisien n'en fut guère moins étonné que des

perfections nouvelles qu'il découvrait en Lucy. Cette figure austère, ce front dénudé, cette apparence

ravagée lui furent un spectacle inattendu; il eut l'instinct qu'il se trouvait en présence d'un être aussi

dépaysé que lui dans ces latitudes, et cette sensation était accompagnée d'une antipathie subite et d'un

mouvement d'aversion bien senti.

Ce personnage singulier était le maître d'école. Comme Cabert n'en sut jamais plus long sur son compte
et n'eut pas d'autre nom à lui donner que celui de M. John, il faut, pour l'intelligence parfaite de ce qui se

passa ensuite, raconter ce que M. John était véritablement.

Il se nommait sir Hector Latimer, et dans sa jeunesse avait occupé un emploi de quelque importance dans
le service civil de la Compagnie des Indes, présidence de Madras. On sait que beaucoup de jeunes

demoiselles anglaises, sans fortune, vont dans ces pays avec l'intention avouée d'y chercher des maris. Sir

Hector fit, dans un bal donné par le 104e régiment de la Reine, la connaissance de miss Géraldine Leed,

en devint amoureux et l'épousa. Un an après, et comme sa passion allait toujours croissant, il trouva un

soir, sur la table de son cabinet, une lettre l'avertissant que sa femme, n'étant pas parvenue à l'aimer

malgré d'héroïques efforts, s'était décidée à réclamer l'appui de M. Henry Heaton, du 11e régiment des

fusiliers, et était partie avec lui pour l'Angleterre. Lady Géraldine terminait ce document, écrit de sa

propre main et signé de son nom de fille, par l'assurance qu'elle conserverait toujours de la gratitude pour

les bons soins de son mari, dont elle reconnaissait n'avoir jamais eu à se plaindre.

Sir Hector donna sa démission, revint à Londres, et se mit à jouer et à boire. Il vécut avec des grooms et
des gens de la pire espèce, et prenait le grand chemin de se ruiner, et peut-être de finir devant quelque

cour de justice, quand, une nuit où il traversait le Strand, parfaitement ivre, le hasard lui fit rencontrer

une voiture, dans laquelle il aperçut sa femme avec l'officier qui la lui avait enlevée.

Cette vue le dégrisa complètement, et la réflexion qu'il fit fut celle-ci: Au cas où elle m'a vu et reconnu,

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